Réflexions d'une médiatrice en formation sur le Diplôme d'État de Médiateur Familial (DEMF) | ANM - Association nationale des médiateurs

Réflexions d'une médiatrice en formation sur le Diplôme d'État de Médiateur Familial (DEMF)

Publié le 17 octobre 2019

Bien qu'elle soit arrivée en France dans les années 80, par le biais d'associations de parents divorcés et de mouvements de pères, la médiation familiale a été inscrite dans le Code Civil à l'article 373-2-7-10 par la loi du 4 mars 2002 relative à l'autorité parentale. Elle se définit comme « un processus de construction ou de reconstruction du lien familial axé sur l'autonomie et la responsabilité des personnes concernées par des situations de rupture ou de séparation ». Pour les professionnels de la médiation, ce fait est connu de tous. L'étonnement pointe lorsque vient apparaitre au grand jour, peu de temps après cette loi, la mise en place d'une formation spécifique propre au médiateur familial, le DEMF, via un décret du 2 décembre 2003 (plusieurs fois modifié par des arrêtés jusqu'en 2012). Ainsi la médiation familiale est, dans l'inconscient collectif, directement assimilée au DEMF, devenant complémentaires.

J'en suis la première touchée : ancienne étudiante au Master Médiation de l'Université LYON 2 et cherchant à me spécialiser dans le domaine familial, je me tourne foncièrement vers le DEMF en choisissant la formation proposée par l'université Paris Nanterre. C'était, pour moi, la voix naturelle à suivre pour devenir médiatrice familiale.

Pourtant, paradoxalement, la pratique de la médiation familiale sans le diplôme d'Etat est tout à fait autorisée. Il n'existe aucune obligation légale d'être titulaire d'un diplôme d'Etat pour exercer en tant que médiateur familial. Certes, cela ouvre des avantages non négligeables (que nous verrons ultérieurement) mais il n'est pas exclusif.

Après une année passée dans cette formation, je me rends véritablement compte de l'impact qu'elle peut avoir sur ma posture de médiateur et sur la déontologie que j'applique. Ainsi, à travers cet article, je souhaiterais prendre un peu de recul sur mes études actuelles en interrogeant les apports (surtout) et les limites (un peu) d'une telle formation. En quoi le DEMF est-il légitime pour un médiateur familial ? Quel est concrètement ce diplôme et quels en sont ses intérêts ? La réflexion sera tournée sur le contenu du DEMF à travers le décret qui le réglemente, socle commun de tous les diplômés médiateurs familiaux en France, et non sur l'influence de l'organisme de formation qui le porte.

Le DEMF : une formation accessible ?

Tout d'abord, ce diplôme est obtenu via une formation continue : s'étalant sur 2 ans (maximum 3), celle-ci comprend un nombre total de 595 heures dont 105 de formation pratique. Elle a lieu dans des organismes de formation habilités (APME Formation, IFOMENE et bien d'autres) qui organisent leurs propres horaires partout en France, ce qui est gage de son accessibilité géographique auprès du public.

Cette formation « longue durée » est cruciale pour légitimer la profession car la médiation, plus qu'un processus ou une technique de gestion des conflits, organise sa propre culture et doit donc s'intégrer dans une temporalité pour que chaque candidat l'assimile en soi et envers les autres. S'exprimer sur les conflits, sur la famille en général, fait écho à notre propre vécu, ce qui entraine chocs, hésitations, peines et joies tout au long des cours théoriques et du stage pratique qui ne sauraient être digérés sans prendre son temps (et ce, peu importe nos années d'expérience professionnelle antérieures). Aucun autre secteur de la médiation, qu'elle soit civile, commerciale, du travail ou de la consommation n'offre un tel niveau, une telle longueur de formation.

Toutefois, une formation comme celle-ci se paye. Son prix n'est pas précisé dans la loi mais s'articule autour de quelques milliers d'euros en pratique. Ainsi, c'est la porte ouverte à une forte variabilité des coûts de la formation entre les organismes qui la présentent. Cela représente une limite dans l'accessibilité du diplôme à tous. La formation continue peut être prise en charge intégralement par l'employeur lorsque le candidat a une activité professionnelle ; Pôle Emploi peut aider partiellement en cas de chômage… mais qu'en est-il des personnes devant investir leur propre capital ? Comment promouvoir et développer cette nouvelle profession en France si elle demande un tel engagement financier à sa source ? L'inscription d'un tel diplôme dans le cursus universitaire initial serait, par exemple, un passage simplifié pour les étudiants et ouvrirait une visibilité nouvelle de la profession.

D'ailleurs, les candidats au DEMF peuvent être sélectionnés s'ils sont titulaires d'un bac +3 dans le domaine juridique, psychologique ou sociologique ou bien d'un diplôme du travail social (assistant social, éducateur spécialisé…). On peut aussi y accéder par un bac +2 d'une filière quelconque mais avec une expérience professionnelle d'au moins 3 ans dans ces domaines, ou bien par Validation des Acquis de l'Expérience (VAE). Avec ces critères initiaux, le dossier du candidat est ensuite examiné par l'organisme de formation puis un entretien (si possible en présentiel) a lieu entre eux. J'ai assisté à cette rencontre : en plus de confirmer la légitimité administrative de notre dossier (diplômes, paiement, etc.), il permet d'avoir une approche directe avec nos futurs responsables pédagogiques qui nous questionnent sur nos ambitions, notre projet d'avenir, notre capacité à suivre une formation sur la durée. Cet accompagnement, bien précisé dans le décret d'application, est le « fil rouge » de cet apprentissage. En effet, un suivi se déroulera tout au long de la formation par l'instance technique et pédagogique de l'établissement de formation et permet d'être orienté, d'une part, dans nos attentes sur le contenu pédagogique et l'organisation de la formation, d'autre part, dans notre futur projet professionnel. C'est un accueil neutre et bienveillant, initiateur des principes déontologiques de la médiation qui sont abordés dans nos futures études.

Le DEMF : une formation exigeante dans son contenu

Le contenu d'un tel diplôme se révèle particulièrement fourni que ce soit dans la théorie ou dans la pratique.

Au niveau des cours enseignés, l'apprentissage de la médiation familiale n'est pas linéaire et s'articule autour de plusieurs axes de travail reliés entre eux afin d'avoir la vision la plus globale possible de cette profession. Cela se matérialise déjà par les matières contributives, ensemble des disciplines de droit, sociologie et psychologie, venant alimenter notre culture sur la vision du champ familial. Elles permettent également d'uniformiser les diverses origines professionnelles ou universitaires de l'ensemble du groupe-classe, chacun des candidats se focalisant sur les matières dont il est le plus éloigné à son origine. Par exemple, le juriste, adepte du droit, aura dès lors des connaissances en sociologie et psychologie pour la suite du cursus.

Parallèlement à cette initiation didactique, le participant s'imprègne du processus atypique de la médiation : en effet, il ne faut pas oublier que pour un public lambda, la médiation représente spontanément un mot « fourre-tout » associée à la gestion de conflits dans sa globalité, à la recherche de solutions face à un différend, dont les contours éthiques et techniques restent flous. Ce manque de vision se distille également chez les candidats au DEMF qui, hormis quelques exceptions, n'ont jamais assisté à une médiation. Ils posent une idéologie forte sur ce terme (donner du sens au conflit, aider les autres à se réapproprier leurs difficultés, etc.) mais se questionnent sur les supports utilisés et la manière d'atteindre ces objectifs. Or, la médiation, même si elle se veut pluridisciplinaire (familiale, civile, de voisinage, etc.), reste un processus encadré avec des principes déontologiques précis (neutralité, impartialité, confidentialité, indépendance, libre adhésion des personnes, respect, empathie…) soutenus par des outils que le médiateur est libre de mettre en place (négociation raisonnée, approche systémique, communication non-violente et bien d'autres). La médiation, c'est aussi croire en la capacité des personnes à s'approprier leur propre récit, leurs propres difficultés, en les guidant dans l' « empowerment » de leur vie et ainsi sortir l'élève-médiateur de ses réflexes de dictats, conseils, jugements, solutions préparées. La formation aide à clarifier cette définition de la médiation, se distinguant des autres techniques amiables de gestion de conflit (arbitrage, conciliation, procédure participative…).

S'ensuit alors un apprentissage conséquent de la médiation dite familiale : comment appréhender l'aspect financier des personnes en médiation, le rapport à l'enfant et à l'autorité parentale, le travail du couple et des générations familiales, etc. Apprentissage qui, en plus d'une écoute active du candidat, va le mettre en situation de médiateur face au groupe grâce à des jeux de rôles d'entretiens en médiation, des analyses de cas et des exercices de communication. On théorise certes, on pratique également.

Ces divers volets sont minutieusement inscrits dans le décret et les arrêtés liés au DEMF : ainsi, ils offrent un socle commun au contenu mais chaque établissement agréé construit son propre projet pédagogique. Les intervenants sélectionnés, le plan de chaque unité de cours restent à la volonté de chaque organisation. On peut dès lors se poser la question de savoir ce qu'il en est de toutes ces formations, ces organismes en France et s'ils sont tous de même niveau. Néanmoins, ce risque de disparité, bien réel, se renverse pour devenir garant des diversifications des enseignements en la matière : structures sociales, associations, universités, sont autant de parcours enrichissants auprès duquel chaque candidat peut s'identifier dans son choix.

Par ailleurs, la théorie s'accompagne d'un stage pratique d'au minimum 105 heures que l'apprenti-médiateur devra chercher dans un service de médiation familiale (ou chez un médiateur indépendant) avec un maitre de stage diplômé «  DEMF » et ayant la capacité de faire observer aux étudiants des médiations familiales avant de pouvoir les pratiquer. Ce stage favorise l'acquisition des savoirs opérationnels de la médiation familiale dans leur globalité et est essentiel à l'intégration du processus de médiation par l'élève-médiateur. Il s'accompagne d'une grande exigence rédactionnelle avec, tout d'abord, l'obligation de rédiger un rapport de stage dans lequel l'apprenti-médiateur raconte apports et limites d'une telle expérience et le maitre de stage évalue sa capacité à devenir médiateur familial. En parallèle doivent être préparés un mémoire professionnel d'initiation à la recherche liée à la médiation familiale ainsi qu'une action de promotion permettant d'informer sur la démarche de médiation, de promouvoir sa culture et de créer des partenariats futurs. C'est dans l'existence de ces travaux que l'exigence du DEMF atteint son apogée : la formation ne vient pas simplement amorcer l'apprentissage d'un processus nouveau auprès des professionnels du domaine familial, mais prépare le futur médiateur à son ancrage professionnel et à la manière dont il véhicule l'idéologie de la médiation. Il apporte déjà sa pierre à l'édifice.

À travers toutes ces épreuves et autres contrôles continus, l'obtention du diplôme se finalise par la soutenance de ce mémoire devant un jury composé et présidé par les Directions Régionales de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale (DRJSCS). Même si le Code de l'action sociale et des familles précise la mise en place de ce jury, le détail de leur nomination et le contrôle des notations restent floues pour les médiateurs familiaux titulaires de ce DEMF. Dans un souci de transparence, ces données mériteraient une visibilité accrue auprès des futurs médiateurs familiaux.

Conclusion

Pour terminer, le DEMF constitue une formation spécifique extrêmement fournie et exigeante dans son contenu, qui légitime la profession en permettant au futur médiateur de mettre en œuvre un processus de médiation familiale ainsi que d'assimiler les règles déontologiques de sa pratique ultérieure.

Hélas, le paradoxe actuel repose sur le fait que la France est le seul pays qui, à la fois, a créé un diplôme d'Etat et n'a pas réglementé le métier pour lequel il a créé ce diplôme. Toute personne, formée ou non, peut exercer librement en médiation familiale. Pourtant, ce diplôme est nécessaire pour travailler comme médiateur familial dans les services conventionnés par les CNAF. D'autant plus que les médiateurs familiaux diplômés DEMF présents dans ces services accèdent à des subventions publiques (CNAF, Ministère de la Justice…), au contraire des médiateurs familiaux non-diplômés.

Face à cette confusion à l'heure où l'exercice de la médiation familiale semble devoir se généraliser, le DEMF se doit de prendre de l'ampleur car il représente un tremplin pour le futur médiateur pour son installation professionnelle. En tout cas, face au foisonnement des formations existant en matière de médiation, il est important qu'une exigence minimale de formation professionnelle en médiation familiale soit définie, afin que les médiateurs familiaux s'offrent un socle commun de formation pour leur pratique professionnelle. Quitte à, dans un avenir proche, rendre obligatoire l'acquis du DEMF pour pratiquer la médiation familiale tous statuts confondus.

Émilie Villefranche, Étudiante au DEMF de l'Université Paris-Nanterre

 



L'ANM sur Twitter

Prochaines formations

Formation à l'Analyse Transactionnelle à Lyon
Du lundi 9 décembre 2019
Au mardi 10 décembre 2019

Le médiateur face au conflit : conflit relationnel ou conflit cognitif ?
Le vendredi 13 décembre 2019

Initiation à la médiation à l'usage des experts de justice
Du vendredi 20 décembre 2019
Au vendredi 28 février 2020

Cycle - Cinq outils de communication dont la CNV
Du jeudi 9 janvier 2020
Au samedi 11 janvier 2020

La médiation environnementale
Du vendredi 10 janvier 2020
Au samedi 11 janvier 2020

ANM Conso

Si vous êtes un consommateur et avez un problème avec un professionnel, cliquez ici.

Si vous êtes un professionnel à la recherche d'une entité de médiation de la consommation, cliquez ici.

21 novembre 2019

Lettre d'information bimensuelle de l'ANM n°48

Consultez notre dernière lettre d'information en cliquant ici.

11 novembre 2019

Semaine internationale de la justice restaurative : Soirée-Débat sur la Justice Restaurative, le 22 novembre 2019 au DEFAP à Paris

Dans le cadre de la semaine internationale de la Justice restaurative, découvrez la Soirée-Débat en cliquant ici.

1er novembre 2019

Lettre d'information bimensuelle de l'ANM n°47

Consultez notre dernière lettre d'information en cliquant ici.

18 octobre 2019

Livre Blanc de la médiation par le collectif Médiation 21

Le Livre Blanc a été remis à la Garde des Sceaux

Il présente un socle commun de propositions portées par le Collectif Médiation 21.

Vous pouvez le consulter en cliquant ici.

17 octobre 2019

La Lettre n°10

Le nouveau numéro de la Newsletter de l'ANM est en ligne.

Consultez toutes les Lettres.

9 octobre 2019

Lettre d'information bimensuelle de l'ANM n°46

Consultez notre dernière lettre d'information en cliquant ici.

7 octobre 2019

Le Congrès International de la Médiations à Angers en 2020

Le site internet Médiations2020, du Congrès International de la Médiations, est en ligne.

Vous pouvez aussi suivre l'actualité sur le compte Twitter et LinkedIn.

Vous pouvez consulter le programme prévisionnel

Vous pouvez aussi faire une proposition de contribution, jusqu'au 30 octobre en utilisant le ]

6 octobre 2019

La médiation avance en Provence !

Félicitation à notre adhérente, Cécille Lapierre, pour ses actions de promotion de la médiation.  

Vous pouver retrouver une conférence-débat dans laquelle elle interviendrai en qualité de modératrice sur le thème de la "séparation et des violences psychologiques, comment organiser la parentalité ?" ainsi q'un article  démontrant son []

18 septembre 2019

Médiation pénale et justice restaurative

À Genève, le 28 novembre 2019, table ronde avec deux procureurs généraux, organisée en partenariat avec l'ANM.