Réhumaniser la relation | ANM - Association nationale des médiateurs

Réhumaniser la relation

Publié le 17 octobre 2019

Apport de la Médiation Humaniste dans ma pratique de médiateur généraliste

En tant qu'ancien commercial, ancien responsable export, pur produit du monde de l'entreprise, formé et formaté pour conquérir un monde en perpétuel recherche de croissance, d'expansion, et…de lui-même…, mon parcours professionnel ne m'a en rien sensibilisé ou même simplement ouvert à l'idée même de médiation. Le mot lui-même, et encore moins celui de médiateur, n'était parvenu à mes oreilles avant 2008 !

Éventuellement, le conflit, peut-être ?! un épiphénomène vite solutionné par un rapide « coup de gueule » et /ou une prompte négociation pour que tout rentre dans l'ordre et surtout ne fasse pas de vagues !

À la rigueur, le principe de négociation, dans un monde où « tout se négocie », et pour lequel je dois reconnaître certaine qualité en toute fausse modestie aurait pu m'en approcher.

Mais si la médiation se limitait à une simple négociation, je crois que cela se saurait, et tout serait tellement plus simple. Car en fait, c'est en me formant à la médiation, et notamment la Médiation Humaniste, que j'ai appris que tout ne se négociait pas !

Pourtant, en dépit de ce parcours aux antipodes de ma vie actuelle, j'ai fait le choix – radical – d'être médiateur.

Doublement formé

En démarrant cette nouvelle activité qui il y a 10 ans commençait à peine à prendre forme, je réalise aujourd'hui que le choix que j'ai fait d'une double formation pour devenir médiateur, généraliste d'un côté, à l'Institut de formation à la médiation et à la négociation (Ifomene), et spécifique de l'autre, au Centre de médiation et de formation à la médiation (Cmfm) avec la Médiation Humaniste, m'a permis non seulement d'entamer un apprentissage d'une matière entièrement nouvelle pour moi, mais surtout de me libérer de tout un conditionnement social, professionnel, relationnel souvent très éloigné de ce que signifie être médiateur.

À partir de ce désapprentissage – réapprentissage j'ai pu développer dès le départ de ces 10 années de pratique un style de médiation, une pratique personnelle conforme à ma personnalité et à mes aspirations, mes valeurs, et selon ce qui m'anime profondément.

La découverte inopinée de la Médiation Humaniste début 2008 m'a permis de faire un choix radical, (étymologie : racine !) de ceux qui touchent à la racine des choses, en choisissant de devenir médiateur.

J'ai évoqué plus haut un monde qui semble se chercher et où tout peut se négocier, la MH m'a permis de découvrir ce qui ne se négociait pas en moi : la liberté, et plus particulièrement la liberté d'être, celle qui met la dignité au centre de l'existence.

Généraliste et indépendant

Depuis 2010, j'exerce donc comme médiateur indépendant, généraliste en matière judiciaire civile et conventionnelle, mais aussi médiateur pénal pour le Parquet de Paris. Depuis le départ de mon activité, j'interviens comme médiateur judiciaire à la Cour d'Appel de Paris particulièrement aux Chambres Sociales, j'ai eu également l'opportunité d'intervenir pendant un temps pour le juge de l'exécution de la peine, et, depuis peu, au Conseil des Prud'hommes de Nanterre. J'exerce également de manière conventionnelle dans le monde du travail notamment dans les cas de souffrance au travail.

En matière pénale, c'est en tant que médiateur bénévole au Cmfm que j'exerce mon activité : tout ce qui touche à l'ordre public par des faits de violence physique ou psychologique dans les domaines du voisinage, de la famille, de la voie publique, du travail… et ayant donné lieu à une plainte qui relève du délit mineur.

C'est dans ce cadre que je me suis formé à la Médiation Humaniste, passage obligé pour devenir médiateur pénal au Cmfm.

Humaniste – Généraliste : une paire gagnante !

C'est donc par une double formation que je suis devenu médiateur.

Petit rappel historique sur la Médiation Humaniste :

Comme vous l'avez compris, la Médiation Humaniste est directement issue de la pratique pénale, lorsque Jacqueline Morineau s'est vue confiée par le Parquet de Paris au début des années 80, sous l'égide de Robert Badinter alors Garde des Sceaux, les premiers cas de médiation. Ces premières médiations présentaient des situations d'une très grande violence (physique ou psychique), qui s'avéraient en fait être le résultat d'une grande souffrance, et qui auraient pu avoir des conséquences extrêmes même si au moment des faits ils ne relevaient que du délit mineur. Rapidement, avec la pratique Jacqueline Morineau s'est rendu compte que ces situations ne pouvaient être traitées qu'au niveau de la RELATION entre les personnes impliquées. Vouloir résoudre ce type de conflit par une résolution matérielle ou négociée était illusoire.

Elle a donc développé de façon organique une approche de médiation permettant de prendre en compte cette relation, bien souvent détruite, pour la reconstruire, la transformer en l'engageant dans un processus de réhumanisation réciproque des personnes impliqués. C'est ainsi qu'elle put répondre à la fois au besoin des personnes en conflit de retrouver un apaisement et de transformer leur relation et à la société de restaurer l'ordre et la stabilité.

Très simplement, en deux mots, la pratique de la MH repose sur une écoute approfondie du vécue des personnes (notamment au niveau émotionnel) et l'accompagnement vers une reconnaissance réciproque et une restauration de ce qu'il y a de plus élevé chez les personnes, à savoir leurs valeurs, remises en cause par le conflit.

En résumé, ce qui compte en matière pénale, c'est la RELATION. Ce lien entre les personnes qui fait que la vie en commun, quelle que soit la sphère sociale concernée, est possible, de façon sereine, harmonieuse, sécurisé… c'est à dire en paix. Le pénale vise à la paix sociale. Et la relation est donc au cœur du travail du médiateur pour régler le problème. C'est un processus de réhumanisation des personnes et de la relation.

En matière civile, l'approche m'est apparue assez différente. Ce qui compte avant tout, ce n'est pas tant la relation mais plutôt la résolution du conflit. Et la relation est un levier (éventuel) pour avancer vers cette résolution. Ce n'est pas le but. Autrement dit, le conflit est considéré comme un problème concret et matériel, problème qui peut prendre une tournure judicaire, et auquel il faut mettre fin, si possible le plus vite possible. Et c'est en travaillant à la découverte d'une solution concrète, d'ordre matériel et/ou financière que l'on va y parvenir.

En tant que médiateur formé et intervenant dans ces deux domaines, dès le départ de ma pratique j'ai fait le choix d'intégrer cette dimension de la relation dans les conflits que j'avais à traiter quel qu'en soit le domaine. J'ai choisi de considérer que pour mettre fin à un conflit, les parties avait besoin de retrouver un minimum d'apaisement. Ce cheminement devant leur permettre d'entamer assez rapidement entre elles une discussion qui les conduira à un accord qui leur conviendra.

Néanmoins, il me faut être honnête jusqu'au bout dans ce témoignage et reconnaître que dans certains cas, il m'est arrivé de parvenir à un accord négocié sans que les parties n'aient pu apaiser leur relation. A la fin, les deux protagonistes du conflit sont toujours aussi ennemis mais le problème qui les occupait est réglé (financièrement, contractuellement, juridiquement). Dans ce cas, la négociation a pu prendre un caractère central, dans lequel d'autres professionnels ont également concouru au résultat, notamment les avocats avec l'accord des parties naturellement. Pour ce qui est de la relation, le temps fera son œuvre ! Il m'est aussi arrivé de terminer une médiation sur un constat de désaccord alors que les parties avaient réussi à apaiser leur relation, la forme n'ayant pu être trouvée. Dans ce cas, c'est le juge qui fera son œuvre !

Donc de fait, cette pratique n'est pas un dogme, c'est juste un choix qui respecte entièrement la liberté des parties de choisir elles aussi la façon dont elles souhaitent régler leur problème. Ces cas restent rares au demeurant.

Dans la pratique

Comme tout bon médiateur, je connais la roue de Fiutak, les principes de la négociation raisonnée de Fisher et Ury, la CNV et… les différentes techniques et outils de la médiation et/ou de la négociation. Ces grands principes m'ont été fort utiles lorsque je débutais en me permettant de me situer et d'avancer dans le processus de médiation que j'avais initié avec les parties et très souvent les avocats. Ils le sont encore aujourd'hui dans certains cas.

Néanmoins, comme je l'ai indiqué plus haut, avec l'expérience et la pratique je dois reconnaître que je m'en suis quelque peu éloigné pour intégrer plus largement les étapes de la Médiation Humaniste en les adaptant au contexte civil et à la nécessité de trouver une solution au conflit.

Les étapes de la Médiation Humaniste :

Le processus est simple, il suit l'évolution naturelle de personnes qui ont subi des faits désagréables et à qui l'on demande de les exprimer l'un à l'autre, alors qu'ils sont « ennemis », et que l'on a réunis dans un même lieu.

Il fait l'objet d'entretiens individuels préalables à la mise en place de la rencontre plénière.

Dans le contexte pénal, ces entretiens ont pour seul objet de recueillir l'accord des parties pour qu'elles aillent en médiation après qu'elles aient reçu une information complète. On ne cherche pas à rentrer dans l'histoire. Au civil, outre le recueil de l'accord pour aller en médiation (dans le cas d'une médiation conventionnelle), j'approfondie généralement la connaissance de la position de chacun à cette occasion.

Les étapes sont donc les suivantes :

  1. La theoria : c'est l'expression des faits par l'une des parties puis par l'autre, sans interruption par l'autre partie, sous le contrôle du médiateur, le temps nécessaire. L'intérêt de cette phase étant que l'un entende précisément la position de l'autre ainsi que son vécu et réciproquement. Lorsque les deux se sont exprimés, un résumé des deux expressions est fait par l'un des médiateurs. Je précise ici qu'en matière pénale, les médiations de font en co-médiation (2 ou 3).
  2. La crisis : l'expression individuelle et sans interruption des deux histoires fait réapparaitre chez les personnes l'expérience de leur vécu individuel des faits. Etant naturellement en désaccord sur ces mêmes faits bien qu'ils les aient vécus conjointement, le vécu de la situation est nécessairement désagréable voir insupportable, la crise est inévitable. C'est la base du travail des médiateurs.
    Les médiateurs peuvent alors commencer à travailler grâce un jeu de miroirs successifs reflétant le vécu émotionnel des personnes. Ces miroirs ont pour but de libérer toute la pression émotionnelle accumulée du fait du conflit. Régulièrement une synthèse est réalisée afin de resituer le vécu exprimé dans la phase qui vient de s'écouler et ouvrir sur une autre et ainsi de suite, jusqu'à aboutir à un apaisement suffisant en vue d'une reconnaissance individuelle et/ou réciproque.
    Les médiateurs ne posent que très peu de questions, ne cherchent pas à investiguer, ni à comprendre. Les faits ont un intérêt relatif, le vécu de la personne est beaucoup plus important car c'est à ce niveau que se situe la relation. Les faits ne sont en réalité que l'expression maladroite d'un vécu douloureux. C'est à ce niveau que le médiateur doit écouter dans un premier temps. Cette libération permettra d'identifier les valeurs en jeu chez la personne et donc de générer un apaisement par la reconnaissance qu'elle induit. Ce processus mis en œuvre va permettre à la personne de se sentir reconnue en tant qu'elle-même, il n'est plus nécessaire pour elle de lutter pour être entendue. Une transformation de la relation commence à apparaître. Bien évidemment, ce travail est fait sur les deux protagonistes présents à la médiation selon leur besoin respectif.
  3. La catharsis : dés lors qu'un apaisement suffisant est intervenu, une reconnaissance peut advenir soit de façon instantanée (point de bascule), soit de façon progressive pour l'une des parties ou pour les deux. L'idéal étant pour les deux. Par la transformation qui s'opère dans la relation, il devient alors possible d'envisager la façon dont on va sortir du problème. Si cela s'avère nécessaire, selon les cas, une négociation peut s'installer entre des personnes qui sont à nouveau en capacité de se parler. On peut reprendre les faits s'ils ont toujours un intérêt.

Dans la plupart des médiations civiles que je réalise, seul généralement ou parfois accompagné d'un autre médiateur selon les cas, je suis ce schéma de fonctionnement. Je l'ai adapté au contexte civil en intégrant la possibilité d'un questionnement dès la phase de « théoria », l'expression individuelle, afin de permettre un soulagement de la dimension émotionnelle avant la phase de crise.

En même temps, elle laisse une place importante à la discussion/négociation qui souvent se fait dans un esprit plus détendu et apaisé. Une rencontre sur de nouvelles bases devient possible. Les échanges peuvent avoir lieu dans une plus grande confiance et sérénité et une plus grande liberté entre les parties autour d'éléments objectifs, raisonnables et rationnels, « nettoyés » de la pression émotionnelle issue de l'opposition initiale autour des faits.

En 10 ans d'exercice de la médiation, j'ai constaté, comme tout mes collègues, qu'être médiateur est une activité très impliquante à titre personnel, souvent chronophage et grande consommatrice d'énergie.

Néanmoins, je me suis rendu compte que cette approche outre le fait qu'elle donne un sens à ma pratique en travaillant sur la réhumanisation de la relation, par la liberté d'être qu'elle permet tant au médiateur qu'aux parties, correspondait très souvent aux besoins réels des personnes en conflit, ainsi qu'à leurs conseils lorsqu'ils sont présents, quel qu'en soit le contexte.

C'est pourquoi depuis 3 ans j'ai choisi de devenir formateur en Médiation Humaniste pour la partager et la diffuser.

Guy Escalettes, Médiateur et formateur, adhérent de l'ANM

 



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