Les rencontres restauratives : agir plutôt que subir | ANM - Association nationale des médiateurs

Les rencontres restauratives : agir plutôt que subir

Publié le 11 mai 2020

Agresseur/Agressé : un dialogue possible.

13h30 parking de la Maison d'arrêt du Val-d'Oise, un lundi du mois de janvier 2017. Nous avons rendez-vous avec trois personnes qui ont été victimes de violences physiques aggravées et ont accepté d'intégrer un dispositif de justice restaurative : les Rencontres Détenus/Victimes (RDV).

Elles vont rencontrer, à l'intérieur d'un établissement pénitentiaire, trois auteurs jugés et condamnés à des peines d'emprisonnement pour des faits similaires à ceux qu'elles-mêmes ont subis.

Les auteurs et victimes ne se sont jamais vus.

La justice restaurative parle dans ce cas de rencontres indirectes.

Le seul lien qui unit ces personnes est un acte délictuel de même nature, commis pas les uns et subi par les autres.

Nous retrouvons à la porte d'entrée de la prison les deux animatrices organisatrices de cette rencontre.

Elles nous remettent nos laissez-passer pour entrer en détention.

C'est la première rencontre, elle sera suivie de cinq autres. Elle durera trois heures.

Après avoir passé les contrôles de sécurité, un surveillant pénitentiaire nous prend en charge pour nous accompagner jusqu'à la salle où se tiendra la réunion.

Les consignes de sécurité sont strictes : afin d'éviter tout mélange de flux, il nous faudra attendre d'être tous installés dans la salle et que la porte soit verrouillée derrière nous pour que les trois personnes détenues puissent entrer, par un autre accès qui sera également verrouillé après leur passage.

L'espace est confidentiel, les surveillants ne seront pas présents pendant la réunion mais resteront disponibles dans les couloirs à proximité.

La salle est réaménagée de manière à créer un espace convivial propice aux échanges. Il y aura dix personnes en tout, assises en cercle : trois auteurs, trois victimes, deux animatrices, deux membres de la communauté.

Sur une table au fond de la salle, des boissons et des biscuits ont été prévus pour la pause par l'animatrice membre du SPIP (Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation). La tension est palpable depuis le début. C'est une expérience inédite pour les personnes victimes. Nous les appellerons Sonia, Pierre et Farid.

Elles vont se retrouver « derrière les murs » pour parler à des personnes détenues - nous les appellerons Luc, Oualid et Moktar - qui ont fait subir à d'autres victimes les mêmes souffrances qu'elles-mêmes ont endurées et endurent encore.

Lorsque Luc, Oualid et Moktar pénètrent dans la salle, le silence est lourd et la gêne perceptible chez tous les participants.

Des mains hésitantes se tendent, certains y répondent avec timidité, d'autres avec malaise ; difficile de le savoir.

Les animatrices remplissent leur rôle en rappelant les règles qui garantiront le cadre tout au long des séances : confidentialité, respect de l'autre, bienveillance, non jugement, franchise.

Elles seront là pour faire circuler la parole équitablement et veilleront à préserver un climat de confiance et de sécurité, pendant et en dehors des séances.

Un psychologue, non présent aux réunions, sera à la disposition de chaque participant, en cas de besoin, pendant toute la durée du processus.

Nous sommes les deux membres de la communauté de cette rencontre.

Notre présence est obligatoire, elle fait partie intégrante du dispositif.

Nous sommes des citoyens volontaires, accompagnateurs, engagés, bénévoles, soucieux du lien social et de la restauration de l'harmonie sociale. C'est ainsi que nous nous présentons lors de cette première séance.

Lorsque le tour de table est terminé, les échanges peuvent commencer.

Un bâton de parole aidera chacun, au début, à être vigilant sur les règles d'écoute.

Il disparaîtra à la deuxième séance, le respect mutuel sera de mise.

Pendant trois heures, ces personnes que la vie n'aurait jamais dû mettre en présence les unes des autres, vont tenter de se parler, de dire leur souffrance, de créer un lien.

Une préparation minutieuse a été faite en amont de la première rencontre par les animatrices avec chaque participant au travers d'entretiens individuels.

Tous arrivent avec leurs blessures, leurs fêlures, leur souffrance.

Ils témoignent que la société dans son ensemble souffre aussi des conséquences de l'acte délictueux.

Les victimes et auteurs sortent des rôles de victime et auteur dans lesquels ils restent souvent cantonnés. Ils quittent leur posture de vindicte ou de victimisation.

Les auteurs ne sont plus regardés comme des « monstres ».

La présence des membres de la communauté casse le couple auteur/victime.

Peu à peu le processus de restauration opère, les personnes parviennent à se retrouver dans leur humanité.

Au fil des rencontres les mots se disent, les regards se posent, les silences s'écoutent.

Les émotions s'expriment et se confrontent.

Les auteurs parleront de leur vécu, des raisons qui les ont poussés à agir, de leurs conditions de vie en détention.

Les victimes parleront de leur souffrance et des répercussions consécutives à l'infraction dans leur vie.

Tous s'écouteront avec respect.

Moktar nous racontera que la situation lui a totalement échappé, qu'il n'avait pas d'intention de blesser. La violence était en lui et il n'est pas parvenu à la maîtriser. Depuis il vit dans la culpabilité.

Il présentera des excuses aux trois victimes.

Il dira aussi sa tristesse face au récit de Sonia meurtrie à vie dans sa chair et dont l'équilibre familial est brisé à jamais.

À l'issue de cette première rencontre la méfiance est toujours perceptible même si on a pu percevoir chez certains de l'empathie et parfois même de la compassion.

Au fil du temps et des rencontres la confiance s'installera et chacun s'inscrira peu à peu dans l'humanité de l'autre.

La justice restaurative va permettre à ces personnes de se réapproprier leur histoire et leur parole, souvent confisquées par la justice pénale, et à terme de se réparer émotionnellement. Elles vont agir et non subir.

La justice pénale protège la société en sanctionnant l'acte. La réparation de la victime est essentiellement indemnitaire. Son statut juridique a été fortement revalorisé au cours des dernières décennies : possibilité de se constituer partie civile assistée d'un conseil, prise en charge psychologique et sociale si nécessaire. Ses droits sont reconnus, respectés et ses besoins pris en compte.

Cependant il semble important que tous, auteurs et victimes, puissent quitter rapidement leur statut juridique pour retrouver leur individualité en tant que personne.

C'est ce que propose la justice restaurative en s'appuyant sur l'humain.

En cela elle est complémentaire de la justice pénale permettant ainsi une approche globale à la fois des victimes et des auteurs.

Agresseur/Agressé : un dialogue retrouvé.

La justice restaurative permet aussi à des auteurs et victimes directement liés par la même affaire de se rencontrer (principalement en cas de délits et crimes graves).

On parlera alors de rencontre directe ou médiation restaurative.

C'est l'opportunité d'une rencontre volontaire afin d'échanger sur les répercussions du conflit qui oppose deux personnes.

La médiation n'intervient pas sur les décisions, sanctions ou indemnisations qui sont du seul ressort de la justice et des magistrats en charge de l'affaire.

La justice restaurative n'est pas une alternative à la justice pénale.

La médiation va s'inscrire dans une démarche relationnelle visant à rendre possible la rencontre entre un infracteur et sa victime dans un souci d'apaisement.

C'est une rencontre en face-à-face où les personnes pourront exprimer clairement leurs attentes.

« Pourquoi moi ? »

« Pourquoi cette infraction ? »

« Comment trouver un apaisement ? » etc.

Il n'y a aucune conséquence pénale ou civile de la médiation.

Il n'y a aucune injonction à la médiation restaurative.

La médiation restaurative est une mesure de justice restaurative qui poursuit les mêmes buts qu'une autre mesure en matière de recréation du lien, restauration de l'harmonie sociale et aide à la réinsertion.

Elle n'est pas une alternative aux poursuites et peut intervenir à tout moment de la procédure contrairement à la médiation pénale :

  • avant l'engagement des poursuites ;
  • après l'engagement des poursuites, avant le procès ;
  • en cours de jugement ;
  • pendant l'exécution de la peine.

L'engagement des personnes est volontaire. Une médiation restaurative qui aura été engagée à un stade de la procédure pourra se poursuivre au-delà.

Exemples de mises en place de médiation restaurative :

  • une victime d'inceste dans son enfance souhaitera rencontrer son père, à l'âge adulte, pour comprendre les raisons de son passage à l'acte et avoir des réponses à ses questions ;
  • une victime de viol, traumatisée, dont l'auteur est incarcéré, voudra aller le rencontrer en détention pour ne pas avoir à le croiser plus tard, par hasard, après sa sortie de prison.

Le travail du médiateur sera essentiellement un travail de préparation des personnes par des entretiens individuels réguliers qui pourront s'étaler sur plusieurs mois.

Il s'agira pour lui d'évaluer les attentes précises des personnes et leur capacité à envisager et accepter qu'elles n'auront peut-être pas de réponse à leurs questions.

Il peut arriver que les rencontres préparatoires suffisent à apporter un apaisement aux personnes et que la rencontre finale n'ait jamais lieu.

Agresseur/Agressé : un dialogue apaisé.

Les mesures de justice restaurative permettent la découverte du vécu de chacun et un cheminement vers une plus grande responsabilisation qui aideront l'auteur (détenu ou condamné) à reprendre conscience du fait que, oui, il fait bien partie de la communauté humaine et qu'il doit se tourner vers le futur. Il n'a pas qu'un passé marqué par une condamnation qui l'enferme sur un acte commis.

Cette démarche de justice restaurative va permettre à l'auteur de s'exprimer dans la sincérité et la bonne foi, de façon plus sereine et plus facile. Il pourra même aller jusqu'à assumer la responsabilité de son acte et le dire. Il pourra aller jusqu'à exprimer avoir compris la transgression de l'interdit commis et affirmer ne plus vouloir la répéter. Il lui arrivera de dire qu'il comprend la sanction en cours d'exécution.

La victime, elle, verra ses craintes apaisées grâce à ce processus de restauration par la verbalisation de son ressenti, grâce à la découverte du milieu carcéral et la démystification de l'infracteur. Le fait de pouvoir poser des questions, interpeler, réagir, voire contester, va lui permettre de sortir de sa prison intérieure et se réapproprier son existence au quotidien. Ses besoins, ses attentes par rapport à l'auteur diminueront d'intensité, ceci d'autant plus si la sincérité de l'auteur est perçue sans équivoque.

Une compréhension mutuelle peut se faire jour.

L'ampleur de la souffrance de chacun aura la possibilité d'être mesurée autrement que par une loi, puis un jugement mesurant le respect de cette loi. L'humiliation ressentie, tant par celui qui l'a subie que par celui qui l'a provoquée, pourra éventuellement commencer à se dissiper car un début de reconnaissance de la qualité de la personne verra le jour. Il y aura bien une personne en situation de victime et une personne en situation d'auteur de délit ou de crime.

Chacun, chacune, auteur ou victime, pourra alors faire sienne la citation de Jean Cocteau, devenue la devise de notre Association APMR : « Passer d'un regard qui dévisage à un regard qui envisage ».

Edith Herrero et Bernard Paix, Membres de la Communauté en justice restaurative. Co-fondateurs d'APMR (Association Prison Médiation Réinsertion)

 



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