Les Vendanges de la Médiation 2019 | ANM - Association nationale des médiateurs

Les Vendanges de la Médiation 2019

Publié le 11 mai 2020

Les émotions, leviers du changement en médiation

Séminaire de partage et d'approfondissement organisé par OMA et l'IFOMENE, les Vendanges de la Médiation ont lieu chaque année au château des Granges, à Suilly-la-Tour, dans la Nièvre. L'invité des Vendanges 2019, qui ont eu lieu du 27 au 29 septembre, était Henri Cohen-Solal, qui a accepté de partager avec les lecteurs de la Lettre de l'ANM ses réflexions sur les émotions, leviers du changement.

Dialogues

L'économie psychique

En psychanalyse, dans la langue de Freud, nous préférons le concept d'affect à celui de l'émotion.

L'émotion se réfère à un état « émotif ». Il faut entendre qu'elle a toujours un « motif » pour s'exprimer : la peur, l‘amour, l'amitié, la colère, la rage.

L'affect, quant à lui, n'est pas toujours doté d'une voie d'accès à la conscience.

Nous aimons, nous détestons, mais nous ne savons pas vraiment pourquoi.

Quelquefois je pleure et je n'identifie pas la raison de mes larmes.

L'émotion est identifiable à un état, une situation, alors que l'affect ne l'est pas toujours.  Ses racines ne sont pas explicites, elles visent à masquer ou maquiller la source où elles se nourrissent. L'expérience de l'interprétation des rêves a permis à Freud d'entendre au-delà des représentations souvent incongrues et des rebus, les contenus qui se réfèrent au désir du sujet

Les processus de déplacement et de condensation sont au cœur de la démarche d'interprétation.

Ainsi un conflit apparent peut en cacher un autre et on peut l'entendre de deux manières.

Soit par déplacement, comme dans l'histoire qui suit. Un homme se plaint au sujet d'une haie érigée par son voisin, elle entame de quelques centimètres son terrain. Il porte l'affaire en justice, puis sur l'avis du juge, ils sont adressés l'un et l'autre à un médiateur. En laissant la parole libre à chacune des parties, on entend qu'ils expriment une autre émotion plus conséquente sur leur niveau de dispute. Le voisin ne supporte plus que le fils du plaignant vienne lorgner sur la salle de bain de sa jeune fille.

Une fois les causes plus profondes de sa colère exprimées, le voisin décide de faire installer des volets à la fenêtre de sa salle de bain puis renonce à son procès. Il fallait que les choses puissent être dites pour être entendues entre eux. Et on comprend ainsi que la haie érigée mettait en avant une question de limite et de débordement de propriété alors qu'elle concernait une autre scène plus intime.


Soit par condensation, comme nous le montre cet autre récit.

Un père de famille décède. La mère l'avait précédé de quelques années. Deux frères et une sœur se retrouvent à devoir gérer l'héritage chez un notaire. Concernant le partage des biens matériels, ils avaient un parc d'immeubles important, l'indivision se déroule en bonne entente. Mais ils buttent ensemble sur une difficulté. Qui va hériter du vase qui se trouve dans l'entrée de la maison de leurs parents? Le frère ainé le réclame au nom de son droit d'aînesse, la jeune fille cadette explique que ce vase a été transmis de génération en génération par la lignée des femmes et le fils benjamin le revendique en soutenant que le droit d'aînesse n'a plus de raison d'être dans leur famille.

Ce vase très beau date de l'époque Louis XV, il marque un signe d ‘appartenance à la noblesse.

Les sentiments familiaux et sociaux vont se concentrer sur ce vase. Il devient l'objet qui va condenser la complexité des rapports entre frères et sœurs. Il occupe une fonction d'objet transitionnel.

La violence de leur dispute les surprend eux-mêmes, les affects sont dénudés, leur dispositif pulsionnel est à vif. C'est en amenant un troisième concept, celui de la projection que la médiation parviendra à résoudre leur problème. En leur proposant de faire un pas de côté et de confier à la municipalité ce vase, nous permettons aux enfants de projeter leurs représentations. La présence de ce vase à leur nom, dans l'espace public, vient remplir la fonction qu'ils en attendaient chacun, celle de perpétuer l'honneur de leur famille et d'y associer leur patronyme.


Trois concepts parmi d'autres participent donc au travail de l'économie psychique chez Freud : le déplacement, la condensation ainsi que celui de la projection. Ils sont nécessaires pour mieux accompagner notre travail d'écoute associé à celui de médiateur.

La projection

Ce mécanisme consiste à projeter sur l'autre les défauts qui me sont habituellement attribués ou encore ceux que je me reproche à moi-même.

Je suis diabétique. Je dois donc me restreindre sévèrement sur les produits sucrés et en particulier sur les gâteaux, pour moi, qui suis gourmant. Je m'approche du buffet dressé pour une conférence que je dois donner. Ma main hésite à me diriger vers un mille feuilles fort appétissant. Une voix surmoïque composée de celle de mon médecin, de mon épouse ou de mes enfants intervient alors pour me l'interdire.

Mon voisin me fait une réflexion maladroite sur mon désir de consommer cette pâtisserie, je lui attribue la voix du censeur. Je projette alors sur lui « de quoi se mêle-t-il ? pour qui se prend-il ? »

Je suis agacé, je lui attribue tout ce qui concerne ma frustration et ma colère se retourne contre lui.

Les conflits sont souvent porteurs de ce mécanisme. Nous devons être vigilants à laisser courir la parole entre les médiés pour leur permettre de déconstruire ce mode projectif.

La condensation, le déplacement et la projection participent de notre capacité à penser le conflit pour l'identifier.

Nous sommes confrontés à cette difficulté que le sujet a de reconnaître la vérité dans de nombreuses circonstances où il se sent en défaut. Le sujet désire protéger une bonne image de lui-même et il est prêt à se masquer ou à maquiller les faits pour tromper son interlocuteur. Le masque peut devenir une perversion quand il constitue une structure, une manière d'être et de se tenir avec l'autre.

C'est à cette dimension que nous nous sommes attachés lors de notre rencontre car elle représente pour les médiateurs un discours redoutable pour démêler le vrai du faux et savoir se détacher des facteurs de manipulation.

De la perversion

Nous avons décidé de construire un jeu de simulation pour illustrer notre propos dont les acteurs seraient les participants au groupe de formation.

Nous évoquons alors la mise en scène d'un couple dont le mari se comportait d'une manière très singulière avec sa compagne.

Pour monter son histoire, celle-ci présente au groupe de médiateurs le récit d'une demande de se séparer de lui, tout en gardant une bonne entente.

Elle a choisi la médiation pour aborder leur questionnement et il semble l'avoir suivi pour lui faire plaisir sans être convaincu lui-même que cette médiation apportera une quelconque résolution. Il se prête à son désir dans l'espoir qu'elle renonce à cette séparation.

Elle revendique son autonomie car elle a le sentiment de vivre depuis 10 ans sous son emprise et de ne pas pouvoir s'en dégager.

Pour sa part, il lui répète combien il l'aime et combien il ne comprend pas ce qui la dérange dans leur vie commune.

Il dit se plier à toutes ses demandes, quand elle en formule des raisonnables, bien sûr. Il était attentif à son bien-être, cherchant à combler ses désirs et ne visant que son bonheur pour vivre et partager la vie avec elle. D'autant plus qu'il lui manifestait souvent des marques d'attention et d'amour. De quoi se plaignait-elle ?

Elle dit qu'elle se sent étouffer. Elle a le sentiment qu'il a dressé une toile d'araignée autour d'elle et que chaque geste qu'elle faisait était sous son contrôle.

Certes, elle ne travaillait pas alors que lui gagnait suffisamment bien sa vie pour alimenter le foyer. Mais elle en souffrait justement. Elle se sent être sa « chose », « sa servante ». Elle aurait sûrement aimé avoir une activité rémunérée, mais lui ne le désirait pas. A quoi bon travailler puisqu'il lui apportait tout ce dont elle avait besoin ? Souvent même, il précédait ses demandes.

Cette mise en situation nous permet d'évoquer plusieurs questions.

Comment faire entendre à cet homme les trois choses qui fondent le « sujet » dans son désir d'autonomie ?

A savoir : prendre des initiatives, déployer sa créativité, penser par elle-même, libre de tout contrôle. Comment faire entendre à son compagnon que c'est cela dont elle a besoin : être une femme qui se tiendrait non emboîtée dans sa sphère et sans l'influence qu'il exerçait ?

Il lui a bâti une tour d'ivoire dorée où elle vit comme une princesse délicate, vulnérable et protégée. Comment lui faire entendre son désir de s'affranchir pour devenir elle-même ?

Certes, elle a sans doute poursuivi son désir de petite fille en se dégageant de la forteresse du père pour s'engager sur le cheval du prince charmant à travers les routes de son palais.

Mais voilà qu'elle revendiquait maintenant son émancipation. Etait-il trop tard ?

Dans une société ou advenir à soi-même fait sens, comment faire entendre à cet homme qu'au-delà des gages d'amour et des besoins matériels que l'homme peut combler, un autre désir existe?

Beaucoup de femmes et d'hommes aussi y ont renoncé pour demeurer dans une matrice de sauvegarde et de protection. Combien en payent le prix ?

Une certaine figure du pervers est devenue si banale que la littérature médiatique s'en est emparée.

Faut-il y voir une résurgence des comportements pervers ou une nouvelle capacité critique de leur dénonciation ?

La représentation unique du « pervers narcissique » met en scène un problème insolvable, alors que certains comportements pervers ou pervertis ne sont pas toujours rédhibitoires.

Existe-t-il un autre chemin que celui de ramener le pervers à sa jouissance de possession, en lui rappelant les fondements d'un principe de réciprocité entre les sujets ?

L'homme est sans doute attaché à sa liberté autant que sa compagne.

C'est la réciprocité qui fonde la base du rapport humain, entre un homme et une femme, et aussi entre les hommes.

Or le principe de réciprocité est celui qui préside à la médiation.

La barre d'égalité entre les sujets s'accomplit à travers le dispositif de sa mise en œuvre.

Un temps pour la parole de l'un et un temps pour celle de l'autre est le cadre construit par le médiateur à égalité et cette reconnaissance de deux cotés alimente le processus de mise en confiance entre les parties.

Le dispositif est une invitation au principe de réciprocité.

Avec la double parole qui se joue sur la scène de la médiation, les mécanismes de défenses du sujet qui empruntent les voies masquées dont nous avons parlé, peuvent aussi renoncer à se manifester.

Les mécanismes de déplacements et de condensations, les effets souvent encombrants de la projection peuvent céder le pas vers la franchise et la confiance qui s'installent entre eux.

De même, pour les comportements pervers, si quelqu'un se prête à accepter la règle du jeu, son masque peut se défaire, et le trait pervers de sa structure peut s'en trouver relégué ou dépassé.

La question pour les personnalités perverses se tient justement dans leur possibilité à se plier à la règle de la réciprocité et à la barre d'égalité où la médiation peut les conduire.

Souvent, si ces personnalités se sentent perdre leur pouvoir de domination, elles se rétractent et font voler en éclat la médiation.

Elles ne se contentent pas de brouiller les cartes, elles dévoilent quelquefois le caractère violent de leur démarche dominatrice ou tout simplement ne se présentent plus à la prochaine convocation du médiateur.

Notre expérience nous enseigne l'importance des entretiens préliminaires dans ce type de situations pour réconforter, expliquer, faire tomber les masques et destituer les fonctions perverses qui peuvent s'y loger.

L'action du médiateur est de pouvoir faire entendre à celui qui se masque que lui aussi sera gagnant et que la médiation peut être un « Win to Win ».

Mais au-delà, nous savons que le gain est d'une autre nature. Celui qui avance masqué pourrait bien se libérer de ses préjugés, de ses falsifications, de ses impulsions à renverser la réalité, à manipuler l'autre. En effet, il pourrait en renonçant à imposer sa domination par le truchement de sa perversion, se sentir lui-même plus libre, mieux.

Ainsi, l'état de la réciprocité pourrait prendre place et la force pacificatrice permettrait à chacun de puiser dans son réservoir humaniste.

Une attitude analytique praticable par le médiateur

En guise de conclusion, nous pouvons élaborer une passerelle entre ce que Freud a désiré porter à notre connaissance et les processus de médiation.

Dialogues

Trois domaines relient et conjuguent les pratiques du psychanalyste et du médiateur :

  • L'écoute avec sa qualité attentive et flottante
  • La confidentialité, qui garantit aux différentes parties, aussi bien pour le psychanalyste que pour le médiateur, qu'ils seront les gardiens de leurs secrets.
  • Le non-jugement, qui autorise une parole libre chez le sujet pour se diriger vers lui-même, dans les zones plus obscures de ses désirs et dans les valeurs plus profondes de son humanité refoulée.

Ainsi nous pouvons conclure que le conflit psychique, qui est l'objet d'attention du psychanalyste, et le conflit intersubjectif, qui est celui du médiateur, nous initient tous deux aux découvertes freudiennes. Tant pour comprendre les mécanismes de l'économie psychique que ceux de la perversion qui ont nourri les réflexions de nos rencontres aux vendanges de la médiation.

Henri Cohen-Solal, psychanalyste, passeur, médiateur de groupes interculturels et de lieux ouverts à des jeunes en difficulté des banlieues de Paris, de Jérusalem et d'Outremer.

 



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