Utilisation d'outils systémiques en médiation | ANM - Association nationale des médiateurs

Utilisation d'outils systémiques en médiation

Publié le 11 avril 2019

L'objet flottant « la chaise vide du plus-un »

Lors d'une formation durant l'automne 2018, des médiatrices et des médiateurs professionnels se sont prêtés à un jeu de rôle particulier. Il s'agissait pour les « acteurs » d'utiliser un objet flottant systémique afin de mettre en scène les relations à l'intérieur d'une famille en conflit et de permettre à ses membres de porter un regard neuf sur la configuration familiale. A l'issue de cet exercice pratique, Janie Bugnion nous a proposé de décrire notre travail pour les lecteurs de la Lettre de l'Association Nationale des Médiateurs. Vous y trouverez des références ainsi que, nous le souhaitons, quelques éclairages utiles à votre pratique, voire l'envie d'utiliser cette technique inédite issue de la systémique et novatrice dans le domaine de la médiation.

L'approche systémique en sciences sociale

L'intervention systémique en sciences sociales est née au milieu du 20ème siècle. En 1954, Ludwig Von Bertalanffy crée la Société pour l'Etude des systèmes généraux où, d'une part, les règles de régulation des organismes vivants et, d'autre part, les règles qui régissent les systèmes dans les sciences appliquées, sont étendues aux relations humaines1.

Tout comme les modèles biologiques et mathématiques, les systèmes humains se régulent afin de se maintenir en équilibre. L'ensemble des mécanismes déployés par les membres d'un système pour parvenir à cet équilibre s'appelle l'homéostasie du système. Afin de maintenir l'homéostasie, les différents membres du système remplissent des fonctions et sont en relation entre eux. En ce qui concerne les sciences humaines, les systèmes regroupent des êtres humains ; il s'agira dès lors de couples, familles, institutions et organisations telles que les services publics et les entreprises2.

Sans aborder l'interaction des systèmes entre eux et de manière très synthétique, nous pouvons distinguer deux axes qui guident l'intervention systémique. Le premier axe s'intéresse aux fonctions exercées par les membres du système, le second axe prend soin de la relation qui lie les membres du système.

La « chaise vide du plus-un » qui a été jouée lors de la formation évoquée en introduction est un objet flottant systémique qui traite de la relation entre les membres de la famille en la mettant en scène.

Rôles et fonctions en systémique

Lire une situation conflictuelle en terme de rôles et de fonctions exercés par les différents membres d'un système permet entre autres, et cet aspect est fondamental, d'amener l'ambivalence. Prenons l'exemple d'une entreprise. Par un comportement apparemment nuisible ou apparemment utile, tel ou tel employé donne l'impression de nuire à l'entreprise ou au contraire de participer à sa rentabilité. En décryptant la fonction (autre que les tâches professionnelles attribuées) jouée par les employés en conflit, il apparaîtra sans doute que d'un côté et de l'autre, chacun œuvre à l'homéostasie de l'entreprise et donc agit pour sa survie. La lecture par fonction vaut lorsque les protagonistes du conflit, de manière consciente ou moins consciente, sont attachés au système. Cet attachement, réelle force relationnelle, peut bien entendu concerner une entreprise, mais il est plus fréquent et plus « palpable » au sein des couples et des familles qu'au sein des grandes organisations humaines.

L'utilisation de l'outil que nous présentons ci-dessous débute par la description de cet attachement et se poursuit par son invitation en médiation.

La relation

Selon Philippe Caillé3, les membres d'un couple (ou de tout autre système) créent, par leur relation, une entité méta aux deux membres de ce couple. Cette entité, appelée absolu relationnel, est définie dans le livre « Un et un font trois » comme : « le modèle organisant le couple issu de la représentation qu'ont les membres du couple de la particularité de penser de ce couple et de la particularité pour le couple de se mettre en action ». Cet absolu est un véritable paradigme, à tel point « que l'absolu du couple s'ancre dans des représentations si évidentes pour le couple » qu'il ne voit pas que c'est sur cet absolu que le couple s'appuie pour « élaborer ses théories et décider de ses comportements »4.

Philippe Caillé constate que les couples ou les familles se présentent souvent en thérapie comme une machine en panne à réparer tant qu'ils n'acceptent pas d'inclure le modèle organisant la relation dans la demande d'aide. Si cette demande de réparation est acceptée telle quelle par le thérapeute, ce dernier n'établira jamais de contact avec le couple ou la famille. Des thérapies interminables se mettent alors en place. Thérapies qui n'éclairent pas les membres du couple ou de la famille, ni sur leur modèle de relation, ni sur les problèmes liés à ce modèle, ni enfin sur les difficultés à résoudre ces problèmes. Et il n'y aura aucun éclairage pour le futur.

La famille S.

Cela fait près d'une heure qu'au cours de leur 5ème entretien de médiation, T. la mère, R. le père et M. la fille se crispent, s'accusent, s'insultent, ne s'entendant ni sur la répartition des revenus locatifs d'un appartement familial, ni sur les lieux de résidence de chacun depuis la séparation de T et R qui décident- ils ne sont pas à un paradoxe près- de se séparer sans divorcer. Je suis leur médiateur et je m'épuise à prendre soin de la communication entre eux, rappelant à l'envi et surtout en vain d'utiliser le message « je », de ne pas s'accuser, ni s'interrompre, de parler en terme de besoin et de ressenti, de prendre le temps de reformuler les propos des autres.

De leur relation, hormis ce qu'ils me montrent, ils ne disent rien, ni de leur histoire familiale. C'est une famille en panne, bloquée dans le présent. Je suis en panne avec eux.

Les objets flottants5

Afin de créer une mise en relation entre les membres d'un couple ou d'une famille et l'absolu du couple ou de la famille, Philippe Caillé et Yveline Rey ouvrent des espaces intermédiaires, réels champs d'expérimentation et de découvertes partagés par le thérapeute et le couple aux moyens de différents exercices analogiques6 (exercices qui, d'une part, font appel à un niveau de langage simplifié sorti de la logique explicative linéaire causaliste et, d'autre part, qui font appel aux représentations mentales, à la mise en scène des émotions ou de la relation, ...) appelés objets flottants.

Notre pratique originale intègre depuis cinq années des objets flottants systémiques dans les espaces de médiation. Nous proposons donc, à la suite de Philippe Caillé et Yveline Rey, d'inviter l'absolu relationnel dans les dialogues qui s'ouvrent en médiation. La force de ce concept repose sur la facilité de ressentir l'absolu relationnel et la facilité de le mettre en scène.

« La chaise vide du plus-un »

En cours de médiation, le modèle organisant les relations (l'absolu relationnel) entre les membres d'un système prend place sur une chaise libre de la salle d'entretien et participe au processus de médiation. Le recours à cet objet flottant de « la chaise vide du plus-un », né chez le thérapeute systémicien, est particulièrement bien adapté à la médiation. Il permet en effet de poursuivre la recherche des issues concrètes et pacificatrices en invitant un interlocuteur « symbolique » supplémentaire. Si cette technique nécessite un certain entraînement, il n'est pas nécessaire de suivre une formation longue en intervention systémique pour l'acquérir. Selon nous il est régulièrement possible d'utiliser des objets flottants systémiques en médiation sans enclencher un processus thérapeutique habituellement plus long et psychiquement mobilisateur7.

La famille S

Nous en sommes au 5ème entretien, il reste une demi-heure. Depuis leur premier rendez-vous, aucune avancée significative n'a été opérée.

Je leur demande alors de se représenter comment certaines personnes de leur entourage parlent entre eux de leur famille en leur absence. « Si deux ou trois personnes, des parents, des amis qui connaissent bien votre famille, parlaient de votre famille en votre absence, comment la qualifieraient-ils ? »

L'effet de surprise est apaisant. M. la fille dit que la famille serait décrite comme nouée, T, la mère comme résistante et atypique, R . le père qui parle espagnol dit que la famille est perçue comme feliz. Je m'en étonne, T et M également. Mais R. insiste, « si si, feliz ». Cela fait rire T ; et puis M. rit aussi, et puis moi. Nous rions. Oui, il s'agit d'une famille heureuse ! Personne n'en revenait.

Lors des rendez-vous suivants, nous avons invité « l'entité famille nouée, résistante, atypique et heureuse » à prendre place sur une chaise aux côtés de ses membres, afin qu'elle puisse les aider à prendre des décisions, ce qui depuis longtemps, semblait impossible.

Conclusion

L'utilisation de « la chaise vide du plus-un » repose sur la facilité de ressentir l'absolu relationnel et de le mettre en scène. Il s'agit de la perception quasi sensorielle du médiateur que la relation entre une personne et une ou plusieurs autres personnes crée une entité propre et différente de la somme des membres du système. Entité qui peut dès lors devenir un interlocuteur supplémentaire dans l'espace de médiation.

L'invitation de l'absolu relationnel des membres d'un couple, d'une famille, d'une entreprise à prendre place dans l'entretien amène une nouvelle circularité communicationnelle8 ainsi qu'une expression émotionnelle de la relation. Cette invitation permet aux participants à la médiation d'élaborer concrètement des issues à la situation conflictuelle tout en opérant un apaisement relationnel grâce au regard commun que portent, ensemble, les membres du système sur leur relation mise en scène.

Jean De Lathouwer, Médiateur familial agréé par la Commission fédérale belge de médiation,
Thérapeute familial et de couple, Formateur-Superviseur, Membre de l'association O.M.A, Bruxelles

 


1 YATCHINOVSKY A. « L'approche systémique (pour gérer l'incertitude et la complexité) et plus particulièrement pp.13-20 et p. 103. Paris, ESF, 2000.

2 Ibidem.

3 CAILLE P. « Un et un font trois (le couple d'aujourd'hui et sa thérapie) » Paris, Fabert, 2004.

4 CAILLE P., REY Y., Les objets flottants : méthodes d'entretiens systémiques, p.41, éditions Fabert , 2004

5 CAILLE P., REY Y, Les objets flottants : méthodes d'entretiens systémiques, déjà cité

6 CAILLE P., Ces espaces intermédiaires, mettent également et nécessairement les absolus des intervenants professionnels en relation avec tous les autres membres du système thérapeutique ou de médiation, « Un et un font trois » déjà cité p. 67

7 Concernant la différence entre psychothérapie et médiation, voyez DE LATHOUWER J., « Médiation et (psycho)thérapie (tentative participative de dégager quelques repères utiles sur lesquels le professionnel pourra appuyer son offre de médiation ou de (psycho)thérapie) », in « La médiation : littéralement et dans tous les sens ». pp. 111-119, Louvain-la-Neuve, EME, 2017.

8 La circularité se différencie de la circulation de la parole. Elle repose sur l'autorisation que les personnes se donnent de pouvoir s'exprimer pour l'autre ou au nom des autres. Elle participe d'un mouvement d'empathie collective.



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