La médiation politique à partir du cas des Gilets Jaunes | ANM - Association nationale des médiateurs

La médiation politique à partir du cas des Gilets Jaunes

Publié le 17 octobre 2019

Merci à l'ANM de m'avoir offert une « carte blanche » d'écriture.
Jacques Salzer, septembre 2019

L'ANM a réussi à faire avancer et à mettre en œuvre avec ses ressources propres et le soutien d'autres organisations, l'idée de « Grand Débat », lancée dans le champ politique. C'est méritoire et on peut souligner la rapidité et l'efficacité de son action.

En termes de médiation, on pourrait dire que c'est à peu près la moitié du chemin de médiation parcouru : le recueil des doléances et des propositions. Il resterait une phase de concertation en navette pour permettre, au plus près, de s'expliquer réciproquement par rapport à des propositions et d'arriver à une aide à la décision préalablement concertée, donc plus facilement acceptée par tous.

Ce processus comprend souvent des renoncements de part et d'autres mais aussi des idées/projets imaginatifs inattendus, pouvant susciter un minimum de consensus (sinon un maximum…), reconnu et expliqué à la population.

Que pourrait être cette autre moitié de chemin de médiation, qui aurait pu ou pourrait suivre (si des mouvements semblables ou même amplifiés, se présentaient un jour) ? Dans l'esprit et avec des méthodes de médiation, ne serait-ce que dans des tests locaux ou régionaux.

Les freins et les possibilités

Commencer par quelques freins, c'est les identifier et les reconnaître, pour savoir dans quelle mesure on peut les dépasser – ou pas. Je pars de ce que nous avons appris par la presse et nous devons avoir l'humilité de rappeler que nous ignorons ce qui a pu se passer en réalité au cours de négociations secrètes. J'ai aussi rencontré plusieurs animateurs de débats, l'un des cinq garants et connais par ailleurs plusieurs autres animateurs, tiers de confiance garants de débats publics de grands travaux soumis à débat avec les habitants. Par exemple, dans le cas des Gilets Jaunes, on peut identifier deux séries de freins :

  • Les Gilets Jaunes : la volonté plusieurs fois affirmée de ne pas courir « le risque de s'organiser » et d'être dépossédé de son projet. Le fait de s'opposer souvent dès que des représentants s'auto-désignent, ouvrant le chemin à des luttes de pouvoir.
  • Le gouvernement : le fait de mettre en avant qu'il est fort et décidé : « il faut garder le cap ». Le fait de « céder sans céder » en accordant quelques mesures, même si l'on sait qu'un jour on devra peut-être en faire plus ou autrement, l'essentiel restant de garder le pouvoir de décider sans aucune compromission sur le principe du pouvoir.

D'où l'appel à « des propositions », en restant maître de ce que l'on en fait.

Ces freins peuvent rendre impensable toute autre démarche. Et pourtant…

Il peut y avoir médiation sur les réponses aux besoins, jusqu'au seuil du maximum de concertation, grâce au fait d'être partie prenante en médiation, expliquant ses possibilités et ses limites, recevant les arguments et idées d'en face, y répondant, etc… Ce serait une médiation d' « aide à la décision finale », dont le gouvernement resterait institutionnellement le maître, dans le système où l'on vit.

Les facilitateurs

La tâche des facilitateurs pourrait se résumer ainsi : mettre en œuvre, sur le modèle de la médiation, une concertation interne à chaque partie et une concertation entre parties, grâce à un choix de représentants.

La diminution du nombre de manifestants ne signifie pas l'acceptation des seules mesures prises, ni la résignation. La crainte des heurts violents peut réduire le nombre de manifestants – temporairement – puis, à l'occasion d'autres manifestations (climat, retraite ou autre...), faire venir d'anciens ou de nouveaux manifestants. Au nom de la perception de l'équité et de contraintes, sans véritable explication réciproque de ces perceptions, comme on les a en médiation, les insatisfactions peuvent revenir et se manifester encore, plus ou moins violemment. D'où l'importance d'un passage par la parole, régulée par un groupe de médiateurs formés à la médiation collective.

De même, la majorité de personnes soutenant le mouvement sur le fond, sans en soutenir la forme, ne signifie pas qu'elles ne sont plus majoritaires. De plus, de ce que l'on en sait, il n'y a pas eu d'échanges, ni d'explications réciproques sur la plupart des points correspondant aux nombreux besoins exprimés et aux idées émises dans « le grand débat ». C'est pourquoi je parle de moitié du chemin de médiation de conflit parcouru.

  • Les Gilets Jaunes (ou autres interlocuteurs) : s'il y a eu jusqu'ici résistance à « venir parler de manière organisée », il y en aurait peut-être moins, à partir de la méthode ci-dessous, avec une invitation, dans un premier temps, « à tous ceux qui voudraient bien venir », comme cela a été tenté. Il serait expliqué, à partir d'un premier contact, la nécessité de s'organiser, avec des représentants assurant des retours fidèles, fournissant à ceux qu'ils représentent, des informations sur le contenu des échanges, des offres éventuelles et transmettant des suggestions d'actions possibles.
    Un autre fonctionnement serait avec des représentants de corps constitués (maires, députés, syndicalistes…) sur la base des doléances / propositions recueillies, en les prenant toutes en compte, pour les traiter.
  • Le gouvernement : il mandaterait, de la même manière, quelques ministres, secrétaires d'Etat ou autres hauts fonctionnaires en contact direct avec les tenants du pouvoir politique. Ils seraient les porte-paroles du gouvernement, avec un respect de délais rapides dans les échanges motivés à établir tant en interne qu'avec l'autre partie (1 jour à 1 mois, selon la complexité des contenus).
Les méthodes

Voici un résumé de méthodes. La liste pourrait inclure :

  1. Le temps d'information-formation de chacun des groupes au déroulement de séquences de médiation projetées avec objectif et motivation du choix de déroulement, séquences de médiation envisagées (notamment en interne à chaque partie, et en navette entre parties, jusqu'à une évolution vers des variantes de consensus envisageables) avant toute rencontre entre manifestants et gouvernement. Il y aurait aussi à ce stade réponses aux questions d'organisation et recueils de suggestions éventuellement intégrées au déroulement).
  2. Le temps du choix des points à traiter, à partir de tous les thèmes recueillis et un ordre de traitement. Le choix pourrait amener à faire varier les participants au processus de médiation, en fonction de leur compétence, de leur motivation et de leur capacité de représentation.
  3. La signature d'une convention de médiation, incluant droits et devoirs de chaque partie et des médiateurs.
  4. Le temps de démarrage et de suivi des échanges, en entretiens successifs avec chaque partie (apartés) et continuation en navettes, même si cela requiert du temps, par « une politique des petits pas », d'avancées positives successives auprès de chaque partie jusqu'à y arriver, si l'on y arrive (cela est et reste l'objectif de la médiation). Rappelons que parfois cela peut aussi donner lieu à des temps de « médiation interne à une partie », lorsqu'il se révèle des dissensions internes à celle-ci.
  5. La mise en présence (plénière), pour concertation ultérieure et finale sur le thème, uniquement lorsque les va et vient en navette aboutissent à un rapprochement ou à un consensus, à travers renoncements et création d'idées/projets imaginatifs, inattendus, évoqués plus haut. Cela donne lieu à un écrit qui est une forme de compte-rendu ou « relevé de conclusions » motivées, de l'état de rapprochement (total ou partiel). Il est transmis à l'autorité politique comme outil d'aide à la décision.

Cette progression pourrait se répéter pour chacun des thèmes retenus.

Les risques et les apports

Les risques

L'un des premiers risques est que ce qui précède n'ait jamais lieu. Cela pourrait entretenir et amplifier les « rancœurs rentrées », au fond de soi, entretenant un climat d'insatisfaction (quelles que soient les mesures prises, car non concertées et « mijotées » avec les parties prenantes). Le sentiment d'une politique de type « laisser pourrir », peut laisser chez les acteurs, même si ce n'est pas l'intention du gouvernement, des traces pouvant se retourner contre celui-ci, faute de concertation où l'on s'explique.

Quelle que soit la dureté-fermeté-radicalité des parties, le processus de médiation bien mené, avec des professionnels formés à l'animation de groupes, (l'ANM a aussi parmi ses membres des spécialistes de médiations collectives) peut aboutir, sous réserve de bonne foi :

  • au fait que les parties se connaissent mieux et s'estiment parce qu'elles se sont expliquées ;
  • au fait que les parties prennent conscience de leur accord sur leur désaccord et des points sur lesquels elles pourraient être d'accord, la clé étant qu'elles prennent le temps de s'expliquer en profondeur.

En perspective, il y aussi la disparition des formes de violences et de sacrifices humains, tant pour les manifestants que pour les forces de l'ordre.

Des initiatives pour l'avenir, en médiation politique, au-delà du mouvement des Gilets Jaunes ?

Plusieurs situations pourraient bénéficier des apports de la médiation politique professionnelle :

  • le cas de partis politiques, en interne : cas des républicains, des socialistes, des membres d'Europe Ecologie Les Verts (EELV), des membres de La République en Marche (LAREM)…
  • le cas de « mouvements » politiques de groupes sociaux en opposition : conflits collectifs du travail, cas des gilets jaunes, des urgentistes…
  • le cas de dissension interne à un gouvernement.
  • le cas des relations internationales : avec une co-médiation de personnes issues de chacun des pays, ou, avec un corps de médiateurs officiels de l'ONU, qui ont été spécialement recrutés et formés à cette fin.

On va, dans ce dernier cas, au-delà de nos frontières mais il y aurait déjà beaucoup à faire dans le pays, en médiation collective. L'ANM, qui compte parmi ses membres, des spécialistes dans ces domaines et en connaît à l'extérieur, pourrait ainsi, de manière complémentaire, continuer à offrir ses services en la matière.

En guise de conclusion

Le coût humain/matériel des conflits politiques et de la violence pourrait-il faire émerger une éthique de la responsabilité permettant de s'expliquer par la parole ?

En 1987 (il y a 33 ans), une proposition de loi sur la médiation préventive… du député-maire de Boulogne et ex-ministre, Jean-Pierre Fourcade, est refusée. Elle serait peut-être acceptée aujourd'hui. Depuis, de grandes entreprises et autres organisations ont intégré des pratiques similaires, sans y être contraintes.

L'histoire avance.

Jacques Salzer, Maître de conférences à l'Université Paris-Dauphine (1974-2004) et au CNAM,
Adhérent de l'ANM, médiateur et auteur

 

 


Ouvrage à paraître en 2020 : Mots & Merveilles de la Médiation, Éd. Descartes.

 



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