La médiation humaniste : un autre regard sur l'avenir | ANM - Association nationale des médiateurs

La médiation humaniste : un autre regard sur l'avenir

Publié le 11 avril 2019

Entretien avec Jacqueline Morineau

La médiation humaniste
Un autre regard sur l'avenir

Tel est le titre du dernier ouvrage de Jacqueline MORINEAU.

L'Association nationale des médiateurs vous invite à redécouvrir la médiation humaniste à travers l'entretien que la fondatrice du Centre de médiation et de formation à la médiation (CMFM) a accordé à Janie Bugnion le 13 septembre 2017.

Jacqueline Morineau, vous avez publié en 2016, aux éditions Erès, La médiation humaniste, un autre regard sur l'avenir. Après L'esprit de la médiation et Le médiateur de l'âme, quelle motivation vous a poussée à écrire un nouveau livre sur la médiation ?

Une nouvelle situation s'est manifestée ces dernières années. La médiation s'est diversifiée sous de multiples formes dans de nombreux secteurs. Il m'a paru nécessaire de retrouver le sens originel de la médiation et de rendre à celle-ci son identité première. En 1983, un groupe de travail, créé par Robert Badinter, Garde des Sceaux, et dirigé par Jacques Vérin, magistrat chargé de la recherche au ministère de la Justice, avait pris comme thème de réflexion la dimension humaine dans le cadre des décisions de Justice. En effet, dans beaucoup de cas, la décision judiciaire ne répondait pas à l'attente des parties. Le groupe de travail est arrivé à la conclusion que la médiation pourrait apporter une dimension plus humaine à la réponse attendue en portant son attention sur des aspects qui échappaient le plus souvent à la Justice. Robert Badinter prit alors la décision de développer la médiation pénale au Parquet de Paris, pour laquelle j'ai été chargée de fonder la première structure d'accueil qui perdure aujourd'hui. Les premières missions de médiation pénale nous furent confiées par le Parquet de Paris dès fin 83.

Quel est le lien entre médiation et tragédie ? Pouvez-vous expliquer les phases du déroulement de la médiation ?

Chercheur au British Museum dans le cadre de la numismatique grecque, j'ai été imprégnée de la richesse de cette culture qui avait essayé de cultiver la sagesse pour répondre au chaos des hommes. Le Procureur a choisi de nous envoyer des cas provenant de la section recevant les plaintes pour violence. Dès les premières médiations, j'ai eu le sentiment de me retrouver en face de la tragédie grecque, cet espace que les Grecs avaient créé pour donner un sens à leur destin. J'ai immédiatement relié la violence, qui se trouvait à l'origine de la plainte, à la souffrance et j'ai compris que pour rencontrer la violence, il fallait donner la parole à cette souffrance. Il s'agissait d'offrir un espace hors du temps ordinaire pour faire entendre des récits divergents, mais portant sur la même histoire, et laisser l'espace aux cris réciproques.

Au fil des expériences, la médiation s'est développée ; elle est devenue un processus dans le sens du déroulement de la tragédie grecque, en trois étapes : la theoria, l'énoncé, le récit des faits, la crisis, l'espace donné au cri, et la catharsis, la purification, le dépassement du conflit pour découvrir une nouvelle vision de l'avenir. La médiation est ainsi devenue un chemin de rencontre et de connaissance pour initier une transformation réciproque et dépasser le conflit.

Dans votre dernier livre, vous dites que la médiation est paradoxale (p. 12). Que signifie ce propos ?

Il peut sembler étrange que, pour trouver la paix, il faille oser rencontrer le conflit. Mais il y a une grande différence entre vivre un conflit au quotidien et lui faire face dans la médiation. La médiation offre un face à face avec soi-même, non pas seulement avec l'autre. C'est un chemin de connaissance de soi et de vérité qui est vécu dans une réciprocité continue : il faut oser pénétrer à l'intérieur de la forteresse que l'on a élevée autour de soi, affronter ses contradictions, remettre en question ses certitudes, ébranler la logique des récits que l'on s'est construits...oser toucher des zones d'ombres que l'on a si souvent refusées. Double travail des médiants qui éclairera d'abord chacun puis deviendra expérience réciproque.

La médiation humaniste pratiquée au Cmfm et par tous ceux qui ont reçu cette formation, s'appuie sur la conception ternaire que les Anciens avaient de l'homme. Elle reposait sur la prise de conscience des trois niveaux : le corps (soma), l'âme (psyché), l'esprit (noûs). Aujourd'hui, nous restons aux prises avec un corps qui souffre et des émotions en déroute qui le rendent malade. La troisième dimension, spirituelle, donnait accès aux valeurs et permettait de donner un sens à l'existence. Aujourd'hui, comme cette dimension est le plus souvent associée à la religion, elle a été bannie, quand, au contraire, elle peut ouvrir à la complétude de l'être, à la paix, cela même en dehors de tout cadre religieux. Combien de jeunes n'ont pas trouvé d'espace où réaliser leurs aspirations et sont allés le chercher ailleurs, auprès de Daech par exemple ?

Dans votre livre, vous dites : « Ce n'est pas dans la logique des faits, ni dans l'espace donné aux émotions que la médiation va trouver sa véritable réalisation, mais par l'accès au niveau supérieur de l'être dans l'aspiration aux valeurs » (p. 69). Pouvez-vous expliciter ces propos ?

Nous sommes le fruit d'une longue évolution qui s'est déployée particulièrement dès la Renaissance et qui a consacré le règne de la pensée. Des progrès technologiques inimaginables ont changé notre quotidien mais nous semblons en avoir perdu le contrôle. Un questionnement sur le bien-fondé de notre existence s'impose. Nous sommes devenus esclaves de Chronos, le temps qui court et qui conditionne nos vies : métro/boulot/dodo, temps que nous avons si bien intégré que nous ne sommes plus conscients des contraintes qu'il nous impose. Pouvons-nous reconnaître qu'il existe un autre temps, un autre espace, non plus extérieur mais intérieur vers lequel nous pouvons nous tourner ? Il ouvre à cet autre temps que les Grecs appelaient Kairos, le temps de la juste mesure, de la juste opportunité, l'ici et maintenant de l'éternité. C'est celui vécu en face d'un coucher de soleil qui nous renvoie à un autre nous-même, à la paix et à la dimension supérieure de l'être. Le temps de la médiation ouvre à ce passage de Chronos à Kairos.

Vous vous référez aux idées exprimées par Marc Luyckx-Ghisi dans Surgissement d'un nouveau monde (p.19). Nous vivons une période de transition, une mutation sociétale. Pouvez-vous expliciter ce propos et nous dire en quoi la médiation peut aider à franchir cette étape ?

Aujourd'hui, l'homme vit une étape fondamentale de son histoire, peut-être aussi importante que le passage du paléolithique au néolithique qui signait le passage de l'homme nomade à la vie sédentaire. Sommes-nous dans la phase de la postmodernité, c'est-à-dire la continuité de l'évolution de ce que nous avons développé depuis la Renaissance, le siècle des Lumières, la révolution industrielle et aujourd'hui technologique...? Ou s'agit-il de réinterpréter notre présent, utilisant les bienfaits du passé mais en rejetant ce qui nous a conduits à une forme d'autodestruction planétaire ? Le concept de transmodernité va au-delà du concept de la postmodernité car il essaie de définir un futur où l'humain pourrait retrouver sa place.

Au-delà de tout concept, il y a nécessité de se libérer de ce à quoi la modernité nous a conduits : la culture de la compétition, du profit, de l'abondance, du consumérisme... Les avancées incroyables des sciences ont permis des progrès inimaginables, mais elles ont aussi ouvert la porte à des recherches qui touchent à la transformation de l'identité même de l'homme. Peut-il devenir le gestionnaire de son histoire, le créateur de sa propre nature, démiurge de l'homme recréé, augmenté ? Le transhumanisme s'emploie à développer tout un programme pour un avenir dans lequel notre humanité sera remise en question puisqu'il sera même possible de télécommander sa conscience.

Nous ne pouvons plus éviter de retrouver les questions essentielles : qu'est-ce que l'homme, d'où vient-il, où va-t-il ? Nous ne pouvons plus rester passifs en face de cette évolution, chacun est concerné. C'est à chacun de participer à la sauvegarde de ce que signifie vivre en pleine humanité. La médiation a son rôle à jouer. La médiation humaniste peut offrir sa goutte d'eau dans ce vaste océan. Elle nous enseigne à retrouver en premier lieu nos liens avec la terre, à découvrir nos pieds enracinés dans la terre, « humus », à vivre corps, âme et esprit, dans toute la richesse de notre humanité. Découvrir que la paix peut naître de la guerre ouvre tout un champ des possibles, un nouveau mode de relation à soi et à l'autre qui pourrait conduire à une humanisation réciproque. Nos ténèbres peuvent s'ouvrir à la lumière.

 

Propos recuillis par Janie Bugnion, Administratrice ANM

 


Cet entretien est extrait du chapitre 4 « La médiation pénale et la justice restaurative » de la deuxième édition de Stephen Bensimon, Martine Bourry d'Antin, Gérard Pluyette Art et techniques de la médiation, publiée en décembre 2018 aux éditions LexisNexis, pp. 311-313.



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