Lettre n°12
Apprendre à rétablir la paix à l’école des primates
L’éthologue néerlandais Frans de Waal nous a montré dans ses livres et dans ses conférences comment nos émotions sociales nous relient aux chimpanzés, aux macaques et aux bonobos1.
Frans de Waal bat en brèche l’idée que la violence et la guerre sont inscrites dans notre biologie et inhérentes aux comportements animaux ou humains. Sans nier l'hérédité des comportements agressifs, Frans de Waal corrige cette vision grâce aux données fournies par l'observation de cinq espèces de primates : chimpanzé, macaque, rhésus, bonobo et homme. En examinant les gestes et les attitudes qui amènent le pardon, recréent la cohésion sociale et rétablissent la paix, il montre que le conflit n'est pas un obstacle mais bien un élément sur lequel les relations sociales se construisent et se renforcent.
Chargé d’étudier l’agressivité chez les chimpanzés au zoo d’Arnhem, Frans de Waal raconte qu’au milieu d’un conflit, il voit tout à coup les deux individus cesser de se battre, s’embrasser et s’enlacer. Attentif à ce phénomène, il le repère par la suite de nombreuses fois. Le geste symbolique qui met fin à la guerre et favorise la pacification peut prendre plusieurs formes : étreinte, main tendue ou baiser déposé sur la main de son adversaire.
Autre bonne nouvelle : faire la paix s’apprend. Frans de Waal raconte l’expérience suivante : « Nous avons pris des macaques rhésus et des macaques à face rouge. Les premiers sont très hiérarchiques et agressifs, ils se blessent, se punissent et se réconcilient très peu. Les seconds sont très tolérants, décontractés, ils se réconcilient facilement. Je les appelle «les New-Yorkais» et «les Californiens» du monde simiesque… Nous avons mis ensemble des jeunes des deux espèces – avec des faces rouges légèrement plus âgés, pour que l’influence vienne de leur côté – et nous avons observé ce qui se passait du point de vue des comportements de réconciliation.» Résultat ? «Les rhésus se réconcilient de plus en plus, jusqu’à égaler les faces rouges, et ils continuent à le faire même si on les sépare de ces derniers. Nous avons créé un nouveau modèle de macaque rhésus, amélioré grâce à l’exposition à une espèce plus conciliante…»
Selon Frans de Waal, on ne peut acquérir une faculté qui ne serait pas déjà potentiellement là. Mais une grande partie des comportements se développe à travers l’apprentissage social. Le fait que l’empathie soit inscrite dans notre biologie ne suffit pas : il faut la cultiver et la pratiquer pour qu’elle s’épanouisse. En ces temps de violence et de désarroi, qui révèlent le pire dans l’espèce humaine, il est urgent d’affirmer, de confirmer que le meilleur est aussi là, tapi au fond de l’être humain, et que s’impose à nous la nécessité d’en favoriser l’émergence.
Dans un entretien2, qui a eu lieu à Binanville le 13 septembre 2017, Jacqueline Morineau nous invite à retrouver le sens originel de la médiation et à rendre à celle-ci son identité première : créer un espace qui permette, comme la tragédie grecque, de relier la violence à la souffrance et de rencontrer la violence en donnant la parole à cette souffrance.
Jacqueline Morineau nous rappelle ce paradoxe : pour trouver la paix, il faut oser rencontrer la guerre ; il faut oser pénétrer à l’intérieur de la forteresse que l’on a élevée autour de soi, affronter ses contradictions et ses conflits, remettre en question ses certitudes, ébranler la logique des récits que l’on s’est construits… oser toucher des zones d’ombres que l’on a si souvent refusées. La médiation est un chemin de connaissance de soi et de vérité qui est vécu dans une réciprocité continue : travail commun des médiants et du médiateur qui éclairera d’abord chacun puis deviendra expérience réciproque.
Lors de la rencontre de médiation, le médiateur donne toute sa place à la dimension de l’altérité. L’écoute et le dialogue favorisent l’apprentissage de la distanciation par rapport aux émotions, aux désirs, aux besoins, aux intérêts. Cet apprentissage correspond à un apprentissage de la décentration indispensable pour être apte à considérer le point de vue de l’autre dans toute interaction. C’est en respectant la pluralité des regards, particulièrement dans un contexte multiculturel, que l’on apprend à prendre en compte, non seulement son intérêt propre, mais l’intérêt commun – ce qui est bon pour le groupe. En continuant à pratiquer l’écoute et le dialogue, au-delà de la médiation, on apprend à privilégier l’intérêt général – ce qui est bon pour la société. La reconnaissance de l’altérité, dans sa différence et sa complémentarité, peut s’inscrire dans la durée et devenir un gage de paix sociale.
Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix : mettre en œuvre l’esprit de la médiation au quotidien est impératif ; il en va de la survie de nos sociétés.
En épilogue, Malala Yousafzai, récompensée à 17 ans par le Prix Nobel de la Paix 2014 pour sa lutte en faveur du droit à l’éducation, nous propose cette réflexion : « Je crois vraiment que la seule façon de créer une paix mondiale passe par l’éducation non seulement de notre esprit, mais de notre cœur et de notre âme. »
Janie Bugnion, ancienne déléguée du Comité international de la Croix-Rouge, médiatrice, membre du Forum suisse pour la justice restaurative, administratrice ANM.
1Article de Nic Ulmi, paru dans Le Temps, le 15 avril 2015.
Frans de Waal, De la réconciliation chez les primates, Flammarion, 2011, Le bonobo, Dieu et nous : A la recherche de l'humanisme chez les primates, Actes Sud, 2015.
Conférence donnée au Museum d’histoire naturelle de Neuchâtel le 13 avril 2015 dans le cadre du Symposium consacré aux émotions sociales chez les humains et les animaux
2Entretien avec Jacqueline Morineau, chapitre 4 La médiation pénale et la justice restaurative, in Stephen Bensimon, Martine Bourry d’Antin, Gérard Pluyette, Art et techniques de la médiation, 2e édition, LexixNexis, 2018, p. 311-313.
Le mot du Président : Profiter du temps en suspens…
Votre nouvelle Lettre, au travers de l’ensemble de ses contributions, a un beau fil conducteur : dans ce temps en suspens du confinement, son fil d’Ariane nous guide sereinement, « sans haine et sans crainte », vers la nouvelle ère qui s’ouvre à l’âme et à l’esprit des médiateurs et des médiatrices que nous sommes.
Autrement dit, comme le souligne la dernière parution d’Intermédiés, « notre monde est en pleine mutation et c'est un virus qui nous l'a pleinement révélé ».
C’est d’abord Janie Bugnion, inlassable militante de notre Lettre de l’ANM, qui nous rappelle qu’il faut encore et toujours en revenir à la leçon que nous donne « l’école des primates », dont le comportement nous enseigne que « le conflit n'est pas un obstacle mais bien un élément sur lequel les relations sociales se construisent et se renforcent. »
Regarder, écouter, apprendre de l’autre, même, et encore plus, dans les situations blessantes, cruelles : le médiateur en accompagnateur de démocratie en construction (Claire Reeves Bugnion et l’expérience Kirghize), Serge Charbonneau et Catherine Rossi face au défi de l’instauration d’une parole au Québec entre auteurs de crimes graves et victimes.
C’est ensuite, Claire Denis, grande et profonde médiatrice, qui insiste sur l’ardente obligation faite au médiateur de se « démarquer d'une utilisation instrumentale et normalisatrice et de promouvoir une médiation qui soutienne la responsabilité créative des acteurs »
Claire nous projette dans le demain de la médiation et remet à l’honneur une des lumières du siècle passé, Hannah Arendt, dont les paroles résonnent plus que jamais en ces temps d’isolement silencieux des humains : « Toute action de l'homme, tout savoir, toute expérience n'a de sens que dans la mesure où l'on en peut parler… Les hommes en tant qu'ils vivent et se meuvent et agissent en ce monde, n'ont l'expérience de l'intelligible que parce qu'ils parlent, se comprennent les uns les autres, se comprennent eux-mêmes ».
Patricia Malbosc et Olivier Bernard nous envoient deux belles cartes postales, reflets de notre Congrès d’Angers : on y retrouve les temps forts partagés, les rencontres, les découvertes, le doux regard de notre Prix Nobel de la Paix, l’érudition d’Olivier, dont les jeux avec les mots nous instituent héritiers de Sumer ; (la racine « med », première syllabe de médiateur, nous amène à Medeia/Médée, la magicienne réfléchie)
Gabrielle Planès, notre Présidente d’Honneur, nous trace la voie d’avenir : fondatrice de « Médiation 21 », l’ANM y promeut une voie/voix commune de la Médiation en France, et dessine les chemins de la professionnalisation raisonnée en cours.
Votre lettre est riche en retour d’expériences et d’incitation au perfectionnement, qu’il s’agisse d’une plongée dans l’univers quotidien de l’ANM, lorsque Tiphaine Chabert nous fait partager son immersion dans la vie de notre Maison, ou lorsque Manoella Dos Santos Daher nous encourage à l’exercice de l’écoute profonde pour mieux servir, enfin lorsque Nathalie Simonnet, créatrice d’Emergence, nous donne en partage la pédagogie vivante qu’elle a puisée dans la CNV et dispensée à plus de 400 d’entre nous.
Bonne et belle lecture,
Le Président de l’ANM Didier Morfoisse
Ethique et déontologie de la médiation par le grand témoin de la journée du 6 février
Ravi de la demande de publication de mes interventions lors du Colloque ANGERS le 6 février 2020, je vous souhaite une agréable lecture et je remercie les organisateurs comme les auditeurs de la confiance accordée...i
Je suis régulièrement invité à intervenir dans les colloques ou les formations à la médiation non comme médiateur (je ne le suis pas) mais à cause d’une spécificité : la sémantique, l’étude des mots via leur étymologie pour mesurer, comme c’est le cas pour la médiation, que savoir d’où nous venons aide à connaître où nous allons...
Nous sommes enrichis de connaissances via la psychologie, la sociologie et les relations humaines qui permettent à notre métier de s’inscrire dans la philosophie, l’étude de la sagesse via l'étymologie qui comme son nom l'indique est la « science du Vrai »
Il reste que l’étude des mots est un peu oubliée car nous pensons que nous choisissons nos termes avec précision pour remplir efficacement notre mission de médiation alors qu’au contraire je pense que ce sont les mots qui nous choisissent en fonction du moment, de l’environnement ou des enjeux.
A chaque moment de médiation, parvient à notre esprit un paradigme de termes qui s’impose à nous et dans lequel la situation nous permet de puiser et somme toute sans nous tromper…
Mme MORINEAU que j’ai eu la chance d’écouter sait rappeler que le terme médiation remonte à Sumer et qu’ainsi notre job n’a pas 20 ans, ni 100 ans, mais 5 millénaires, je vais y revenir.
En outre, les aimables organisateurs qui m’ont invité m’ont demandé d’appliquer à notre colloque la technique qui est la mienne : Ne pas confondre le sérieux et le lugubre, je suis donc invité à clarifier quelques mots employés ici mais sans vous barber car ces journées promettent d’être riches et mobilisatrices.
Puisque l’étymologie est justement la « science du Vrai» c’est avec elle que nous allons traquer les mots, avec mes remerciements pour Patricia MALBOSC qui m’a contacté (elle m’a déjà écouté et elle souhaite maintenant m’entendre) et Pierre, l’organisateur du colloque qui prouve dans l’organisation qu’il mérite bien son nom : CARRE, merci aussi à Janie BUGNION qui m'a demandé de participer à cette publication.
Ma méthode de choix des termes sémantiques a été simplissime car j’ai puisé dans les termes qui se sont imposés à nous durant nos échanges…
LA DEONTOLOGIE
Un terme (et c’est rare en langue française) dont on peut exactement citer la date d’apparition et même son auteur… En 1823 un anglais génial Jérémy BENTHAM le crée via deux racines grecques « deontos » = « ce qu’il convient de faire » et « logos » = « parole » au sens encore actuel de « dire ce qu’il convient de faire ».Ainsi « δεοντος » et « λογος » ont donné « déontologie »
Ce Jérémy BENTHAM mérite notre respect et il aurait pu être des nôtres comme médiateur tant ses engagements nous sont proches, je cite en vrac ses combats : les libertés d’expression individuelle et collective, l'égalité des sexes, l'abolition de l’usure, de l’esclavage, de la peine de mort, des peines physiques y compris pour les enfants... En outre, il était avocat, bref un précurseur, un copain, un pote de nos combats.
L’ETHIQUE
Pierre REVERDY, un fin poète cubiste en 1957 affirmait que « l’éthique c’est l’esthétique du dedans » donc en osant le paraphraser on peut affirmer que cette éthique dont on parle souvent est « l’expression externe de la beauté intérieure » et alors on fait aisément le lien avec Victor HUGO qui lui disait « la forme est le fond qui remonte à la surface ».
Ainsi pour un médiateur, être éthique c’est simplement être authentique : donner à voir à l’autre la richesse humaine que nous possédons.
Attention l’éthique est aussi une abréviation « les TIC » pour les Technologies de l’Information et de la Communication (ayant remplacé les NTE, Nouvelles Technologies Educatives qui ne sont plus nouvelles, petitement techniques et rarement pédagogiques), pour les plus jeunes, l’éthique et les TIC sont mêlées surtout depuis qu’on ose interroger l’éthique des TIC.
LA CONFIANCE
Substantif du verbe français «confier », issu du latin « cum fidere » = « mettre sa confiance dans… », la « confiance » est la « foi partagée » dans une action, une visée, emprunté au latin classique « confidentia » = « confidence » autrefois doublet de « confiance » exprime maintenant « fait de croire avec assurance », « se fier à… ». En 1611, il a pris la nuance « d’assurance », notamment dans l’expression « confiance en soi ».
La « foi », donc la « confiance » n’est pas un domaine réservé aux croyants ou aux personnes impliquées dans un engagement confessionnel, la « foi », c’est ce qui « met en marche » l’individu (cf. Mouvoir, Emouvoir et Promouvoir)… On peut avoir foi dans la République, l’éducation, le politique, le futur…
LE DIALOGUE
Référence à Platon et à Socrate, qui expose ses idées sous forme d’une discussion à plusieurs. Le grec « dialogos » vient de « logos » (λογος) = « la parole » et « dia » (δια) = « à travers », il ne s’agit donc pas d’une relation entre deux personnes, le dialogue est une discussion à plusieurs, à travers l’autre qui s’adresse à tous ceux qui se parlent et s’écoutent. Le « dialecte » est un langage commun à toute une région, comme la « diaspora » une population déplacée.
Le dialogue est un aspect de la démocratie qui s’oppose à la pensée unique et au « prêt à penser ».
Ce qui laisse de la sciure sous nos télévisions, c’est évidemment cette « langue de bois » quand nous écoutons CNews ou BFM.
Paul Valéry disait du dialogue « l’esprit mis en mouvement produit des idées vives qui s’enhardissent l’une l’autre ».
ECOUTER / ENTENDRE
- Ecouter c’est recevoir
- Entendre c’est « passer un contrat », un « deal » (C’est entendu !),
- Chez Molière « je vous entends » = « je vous comprends ».
Le mot CITOYEN est un mot « compliqué »
D’abord nous rappeler que les médiatrices et médiateurs sont profondément immergés dans « le » politique, certains sont aussi actifs dans « la » politique mais c’est le terme au masculin qui est le plus important, reprenons la définition exacte de « citoyen » = « Personne faisant partie de ceux qui, dans un État organisé, jouissent des mêmes droits et obéissent aux mêmes lois. »
Pour le linguiste, tout est dit, il suffit de reprendre les mots :
- Une personne dans sa complexité physique, sociologique, culturelle et aussi spirituelle
- Un État organisé et c’est le cas du nôtre, cela aussi est un vrai bonheur, ceux qui ont vécu dans un pays sans structure étatique forte le savent
- Jouir des mêmes droits en obéissant aux mêmes lois : le droit démocratique se brise si le juridique est inféodé au politique
En fait ce qui est « compliqué » c’est notre métier : traquons un peu ce mot :
- La médiation au début est comme une feuille pliée « compliquer » = « avoir des plis fermés »
- Mais on peut « l’expliquer », ouvrir les plis
- à condition de « s’impliquer », entrer dans la complexité des plis
- et même « s’appliquer »,
- permettre aux personnes de « répliquer »
- et quand on possède ma méthode, il suffit de la « dupliquer »
Et oui, la langue dit tout d’elle-même ; il suffit de contraindre les termes à avouer ce qu’ils disent.
Il nous reste à aborder le terme qui nous réunit : LA MEDIATION et c'est vraiment le cœur de ce que je souhaite vous communiquer car le colloque prépare le futur mais nous devons retenir que ce dernier est innervé de ce que fut son passé...
Ainsi, traquer les racines de la médiation va nous permettre d'en mesurer la profondeur et l'étendue (historique, géographique, culturelle, symbolique) par la méthode de recherche sémantique.
Le mot MEDIATION et ses racines ancestrales
D’où vient donc le terme : « médiateur » ?
Une grande partie du futur est dans le passé, il est donc utile de remonter aux origines d’un mot pour traquer son devenir et la richesse des changements qui au cours des siècles l’ont façonné, modifié, enhardi et toujours enrichi.
Il est aisé, facile et même un peu « léger » de découvrir qu’il remonte au latin classique « medius » dont dérive « mediator » = « entremetteur », « intercesseur », qui prend ensuite dès le XIIème siècle le sens de « division » qu’il gardera en géométrie, puis au XVIème, le sens « d’entreprise destinée à concilier » qui nous est plus proche. .
L’origine est en fait beaucoup plus ancienne : la racine pré indo européenne « med » à Sumer il y a plus de 5000 ans… Le sens est « réfléchir », « aider au diagnostic pour résoudre » et va nous accompagner dans un voyage à travers le temps, l’espace et la mythologie
Cette racine pré indo européenne « med » a donné deux filiations : « médecin » et « remède » mais aussi « médiateur » et « remédier ».
Ainsi il est clair dès à présent que « médiateur » et « médecin » ont une racine commune qui à la fois les distingue mais aussi les rapproche.
Un voyage à travers le temps, l’histoire, la géographie et les sciences :
Cette racine "med", de "medomai" (μεδομαι) grec, qui signifie « prendre soin, soigner » est diffusée dans les langues Indo Européennes car elle couvre tout un ensemble d'activités, de la « pensée » à la « médecine » en allant jusqu’à la « loi » (on pense pour nous aux philosophes, médecins, psychologies et avocats)
Le verbe grec "medomai" provient du sanscrit « mêth » = « comprendre », « concevoir » qui donnera le latin « medeor » = « soigner » on la reconnaît dans « Médée » qui dans la mythologie Grecque est "Medeia", « magicienne réfléchie », elle aidera son époux Jason pour la quête de la toison d’or (sa quête de la vérité, du dépassement des passions nous rapproche de notre métier de médiateur). Elle utilisait d’ailleurs des « medela » = « remèdes » nommés alors « pierres précieuses ».
Le 11 octobre à Rome, on fêtait les vendanges « les Meditrinalia » (du nom de la fille d’Esculape, Dieu de la médecine, d’où cette racine « med » dans son prénom). Durant cette fête, il était d’usage de mélanger du vin nouveau à l’ancien, ce qui avait des propriétés curatives. Ainsi, pour les romains en matière d’œnologie comme pour nous en matière de relation humaine et de médiation : « mélanger » et « communiquer » présentent des propriétés curatives.
Cette racine latine « medicus » est prolifique se retrouve dans les mots :
- médecin, médical, médicament, médication,
- mais aussi dans remède, remédier, irrémédiable,
- et dans le monde qui nous préoccupe aujourd’hui: médiation, médiatrice, médiateur
En 1355, le sens actuel se précise en se laïcisant « Personne qui s’entremet pour effectuer un accord entre deux ou plusieurs personnes, deux ou plusieurs parties ». Le mot prend plus tard, au XIVème, la valeur moderne de « entremise destinée à concilier des personnes » d’abord en religion (relation entre l’homme et Dieu) attesté en 1541 puis en Droit et diplomatie, attesté en 1878 au sens laïc.
En 1694 il désigne « une intervention humaine entre deux parties » puis plus récemment « Personnalité indépendante chargée de trouver des solutions aux désaccords entre les particuliers et l’Administration, lorsque tous les recours gracieux ont échoué »
La forme réellement internationale de notre colloque est à l’image de l’éclatement géographique de la racine « med »
- en irlandais ancien « midiur » = « je pense »,
- en arménien « mit » qui dérive du grec « medomai » = « pensée réfléchie »,
- en gothique « miton » = « raisonnable »
- en italique « meddiss » = « celui qui dit le droit »
- en ombrien « mers » = « Droit »
La médiation lie des sciences différentes, sociologie (c’est dans ce cadre que nos l’employons) mais aussi en théologie, médecine, physiologie, didactique, biologie, astrologie, musique, droit du travail et philosophie…
- en biologie « Production (par une cellule) d’un médiateur chimique »
- en théologie « Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et l’homme » 1265
- en astrologie « Culmination d’un astre » 1691
- en musique « Pause au milieu d’un verset de plain-chant » 1701
- en didactique « Ce qui sert d’intermédiaire » Max Weber l’emploie dans l’esprit christique du « médiateur » de 1265 « L’importance de la médiation religieuse »
- en droit du travail « Procédure instituée pour régler à l’amiable les conflits collectif du travail »
- en médecine et physiologie : « qui intervient entre deux structures nerveuses ». La médecine latine déjà utilise le mot « medulla » qui désigne le centre, la moelle, utilisé par dans « insuffisance médullaire » ou « medulla oblongata », relatif au système nerveux central.
- Mais aussi en philosophie chez Hegel et Marx : « Processus créateur par lequel on passe d’un état initial à un terme final ».
Il est clair que l’acception philosophique ouvre la porte au sens sociologique qui est le plus usuel aujourd’hui, fixé en 1561 « Entremise destinée à mettre d’accord, à concilier ou à réconcilier des personnes » et plus généralement « Pratique de l’analyse des conflits et de la construction de solutions, de compromis ».
A l’issue de cette recherche étymologico – historico – sémantique, on peut maintenant affirmer que la « médiation » nous permet de nous promener dans ce que je nomme la paléo linguistique : remonter à Sumer, aux racines pré indo européennes, faire un voyage en Mésopotamie, en Grèce ancienne avec des personnages mythiques Médée et Clytemnestre, un circuit d’Arménie à l’Irlande en gardant nos racines latines et mesurer que le rôle fantastique de ce qui se joue en médiation couvre :
- « Le relationnel » car le médiateur est « celui qui entend et comprend »
- « Le réfléchi » car le médiateur est « celui possède une pensée réfléchie »
- « Le raisonnable » car le médiateur est « celui qui porte la raison »
- « L’intellectuel » car le médiateur est « celui qui pense »
- « L’ingénierie » car le médiateur est « celui qui comprend et conçoit »
- « Le curatif » car le médiateur est « celui qui soigne »
- « Le juridique » car le médiateur est « celui qui propose ce qui est juste »
- « La mémoire » car le médiateur est « celui qui se souvient »
- « L’alchimie » car le médiateur est « celui qui combine en vue de guérir »
- « Le guide » car le médiateur est « celui qui montre la voie »
Nous voilà à la fin de ce que je voulais vous communiquer à partir des mots employés dans le colloque. Bien entendu beaucoup d'autres auraient été utiles et c'est avec plaisir que je les aurais étudiés pour vous... Retenez cependant que si vous voulez découvrir d'autres articles, d'autres recherches étymologiques, n'hésitez pas à me contacter et à consulter le site qu'un organisme ami a réalisé sur mes travaux et mes publications.
Olivier Bernard, consultant en sémantique relationnelle et professionnelle
Courriel :
Site : olivierbernard-adc.jimdo.com
1Les actes du colloque qui s’est tenu à Angers du 5 au 7 février 2020 seront publiés prochainement par Destination Angers.
L’aventure Médiation 21 : direction AVENIR
« Médiateurs, trouvons notre voix(e) commune »
C’était le 16 septembre 2016, il y a 4 ans déjà ! Le forum ouvert organisé à Bourg la Reine, fut le début de cette aventure qui, pour ceux qui se sont vraiment investis dans le projet, a été un vrai laboratoire d’idées.
Les résultats des ateliers organisés ce jour-là ont montré un profond besoin de rassembler « le peuple des médiateurs » autour de leurs valeurs communes et de pouvoir, enfin, avoir une voix susceptible d’être entendue.
Garantir la qualité des médiations, asseoir la crédibilité des médiateurs auprès des donneurs d’ordre et, plus globalement, professionnaliser, donc faire de la médiation une activité à part entière voire un métier, était aussi – et est toujours - une aspiration forte de la plupart des médiateurs.
Après le Forum ouvert, le collectif constitué de deux représentants de chaque entité fondatrice – le COPIL Médiation 21 ou encore M21 – a continué d’œuvrer et c’est ainsi qu’un évènement, appelé « Les Etats Généraux de la Médiation » a été organisé à l’Assemblée Nationale le 15 juin 2018. A partir de ce moment-là, le groupe a travaillé en mode projet en vue de constituer un recueil synthétique de propositions-suggestions destiné aux politiques et autres prescripteurs, l’axe principal étant la qualité des services rendus doublée par les impératifs que sont la déontologie et l’éthique du médiateur.
Le LIVRE BLANC de la médiation est sorti durant l’été 2019 et était donc disponible pour la semaine de la médiation. Ce simple document, outre une préface et une définition, se compose de trois parties :
- Statut et représentation du médiateur
- Ethique et déontologie
- La formation et l’agrément du médiateur
Profitant de la semaine de la médiation 2019, le collectif M21 a organisé un évènement de remise officielle du document au Garde des Sceaux de l’époque, Nicole BELLOUBET.
Toutes ces propositions, très succinctes, contenues dans le Livre Blanc devaient être l’objet, en commissions dédiées, d’un travail de réflexion approfondie productrice d’idées. La surprise des grèves puis l’arrivée du COVID, fin 2019, ont ralenti le projet qui a repris d’intensité à la faveur du confinement et de la mise en place des visioconférences.
Entre temps, de nouvelles structures ont rejoint le mouvement. D’autres, notamment la la Fédération française des centres de médiation (FFCM), invoquant la peur de voir se créer un ordre et une profession, ont décidé de quitter le collectif au grand regret de tous. Et Médiation 21 continue son chemin…
Le besoin de gouvernance, doublé de la nécessité d’avoir des moyens identifiés pour agir avec un cap clairement défini, un compte en banque, un numéro de téléphone ainsi que quelques personnes identifiées comme les « voix » de M21 à porter auprès, notamment, des Pouvoirs Publics, a conduit le COPIL du 30 septembre dernier à voter la création d’une personnalité morale donc d’une association.
Cette nouvelle personnalité morale sera un véritable coup d’accélérateur pour l’avenir de Médiation 21. Car c’est enfin son objectif premier qui se réalise. Il est, en effet, bien difficile de représenter un groupe important de médiateurs sans qu’il y ait une gouvernance sérieuse, engagée et représentative des organisations adhérentes à M21. Le temps de la seule réflexion est terminé. Des actions concrètes vont enfin pouvoir être mises en œuvre. Médiation 21 va pouvoir être un levier sinon puissant au moins actif pour porter la voix de la médiation toujours dans le respect des uns et des autres.
Si certains sujets ont pu générer de la polémique, comme le Conseil National de la Médiation, il sera temps de réfléchir en commun, en créativité, à un nouveau modèle souple et acceptable par et pour tous, permettant une autorégulation par les médiateurs eux-mêmes.
Les médiateurs, lors des Etats Généraux de la Médiation, ont montré qu’ils pouvaient être une force de proposition. C’est dans ce sens que le Collectif M21 continue d’œuvrer. Ainsi, dans le cadre de la promotion de la médiation, Médiation 21 a mis en place, pour la deuxième année consécutive, la semaine de la médiation en France. Pas moins de 238 évènements ont été répertoriés sur tout le territoire français. M21 témoigne bien de la réunion d’énergies et de volontés pour travailler ensemble sur des projets communs.
Oser innover afin de réfléchir et trouver, en coopération et bienveillance, un modèle original répondant à la fois au besoin commun des médiateurs, dans leur diversité, quelle que soit leur spécialité ou spécificité de porter une voix commune, celle de la médiation.
Ce rassemblement des médiateurs sera le vecteur opérationnel d’un changement culturel dont le monde a besoin pour passer d’une culture de l’affrontement à une culture du dialogue !
Gabrielle Planès, présidente de Promédiation, présidente d’honneur de l’ANM
Demain, la médiation ? Réflexions d'une pionnière, Claire Denis
Merci à René Guitton et à Laurence Cornu avec lesquels, aujourd’hui, j’aimerais tant parler.
Dans un contexte aussi troublé, flou, où chacun est en manque de repères stables, il est bien difficile d’écrire car la pensée a du mal à décanter.
Je m’y essaye cependant, avec quelques éléments de réflexions sur l’époque que nous vivons.
La question qui est mienne est la suivante : comment les évènements liés à la pandémie risquent-ils d’impacter la profession de médiatrice/médiateur et quels recours les professionnels peuvent-ils chercher et trouver dans les textes sur l’éthique et au niveau de la pratique ?
La société et le monde en son entier traversent une crise que beaucoup perçoivent comme éthique dans la mesure où elle interroge les pratiques humaines et leur responsabilité dans le dérèglement et les difficultés actuelles. L’éthique interroge en effet « l’agir juste d’une pratique », « le bien faire », en particulier en un temps où l’on ne peut plus nier l’incertitude et la non maîtrise des évènements. Ainsi, on ne peut plus faire aujourd’hui l’économie de l’éthique en situation (cela vaut pour le citoyen comme pour les médiatrices-eurs et encore, pour les personnes qui demandent la médiation).
Dans la parole « à voix haute » que je vous adresse, je me tournerai vers ce qui fait pour moi référence, vers l’un des textes qui me soutient : le livret pratique éthique de la médiation familiale de l’APMF paru en 2003 (ce livret est transposable à d’autres formes de médiation). i
La question contenue dans l’introduction du livret reste, en effet, toujours d’actualité : « la médiation va-t-elle servir de rouage supplémentaire de contrôle ou garder sa dynamique d’invention du lien social ? »(p6). Alors, le livret propose une voie qui peut nous étayer : « se démarquer d’une utilisation instrumentale et normalisatrice et promouvoir une médiation qui soutienne la responsabilité créative des acteurs » (p6).
Que vise en effet le dispositif de médiation ? « La médiation interroge le passé, le présent et l’avenir (familial) à propos ….d’évènements vécus comme déstabilisants (la famille)…Elle consiste à étayer la capacité des acteurs à dialoguer et à se questionner. C’est à la fois une expérience personnelle et un pari selon lequel l’échange parlé, la réflexion partagée, le chemin réflexif peuvent ouvrir à un changement de représentation, à d’autres modes de relations et à une nouvelle façon de se projeter dans l’avenir (déclenchement d’un processus) »(p11) « son potentiel pour être fécond, doit rester libre de toute visée préalable de résultat »(p12).
Ainsi la médiation qui nous est décrite dans le livret se distingue de la négociation. Elle n’est pas là pour contrôler, pour arranger le pouvoir quel qu’il soit ou les institutions, dans leur seul aspect utilitaire, efficace (par exemple aux fins de désengorger les Tribunaux). Elle veille à ne pas s’entraver (comme la société dans son ensemble) de la technique ou de l’administratif, afin de ne pas perdre ses valeurs d’humanité et le sens même de la médiation. La médiation est placée là, du côté du sens donné à ce qui est vécu, par chacun et en commun.
La période que nous vivons est également propice à réinterroger le monde commun (celui qui était là avant nous, que nous vivons, et qui sera là après nous). Nombre d’auteurs écrivent à ce sujet aujourd’hui. Certes les pensées, les perspectives et prospectives sur ce monde commun sont d’une grande diversité mais ce qui est commun, c’est l’intérêt porté par tous à cette question. Cela me renvoie à ce qui est vécu dans nos dispositifs de médiation où s’exprime, se débat, s’articule ce qui est de l’ordre de l’individuel (du sujet) et du commun (les enfants, les créations communes). Ce constat m’amène à penser qu’il nous serait utile de travailler théoriquement et méthodologiquement sur les notions de sujet, acteurs de la médiation et d’objet commun - pour le dire autrement, d’interroger à nouveau l’articulation entre ce qui est individuel (qui concerne le sujet et l’intimité) et le commun (qui concerne davantage ce qui peut devenir public).
Quels principes éthiques peuvent nous soutenir ?
L’éthique de liberté
L’éthique de liberté peut prendre une autre teneur dans un monde qui a vécu la privation de liberté par le confinement et/ou aussi le retour à une liberté intérieure parfois délaissée en raison du rythme accéléré et du trop plein de nos sociétés. L’espace de mouvement s’est rétréci, la liberté de choix s’est vue restreindre. Le terme de « distanciation sociale » s’est imposé, jusqu’à la porte de la mort, dans un monde qui se disait libreii.Il aura sans doute des incidences à l’avenir : méfiance, distance physique qui pourraient persister. Alors, la liberté (liberté de choix, de parole), dans le lieu et le temps de médiation, pourrait être à dénouer et à ré-inventer, en s’appuyant sur la nouvelle expérience faite des limites (à la toute–puissance, à l’emprise, à la jouissance).
L’éthique de responsabilité
L’éthique de responsabilité s’entend comme la capacité des personnes à s’engager, à s’expliquer, à répondre. Dans la période que nous avons vécue – et que nous allons revivre –, elle aura été illustrée par ceux qui soignent et nourrissent et nettoient….elle aura été souvent interrogée. Pour nous tous, en termes de questionnements éthiques, elle pourrait se formuler ainsi : qu’en a-t-il été, qu’en sera-t-il de la présence aux conséquences des actes posés ? Qu’en a-t-il été, qu’en sera-t-il de la capacité et du courage d’en répondre ? Qu’en a-t-il été, qu’en sera–t-il de la présence attentive à l’autre, à ce qui est fragile, à la nécessité de protéger l’avenir ?
Ainsi les lieux de médiation garderont-ils avec plus d’acuité encore leur mission d’être des temps de parole, de réflexion, de débat, d’échange, d’exercice de la démocratie, essentiels pour penser et vivre demain.
L’éthique de la fragilité
Je rajouterai aux énoncés du livret éthique 1 l’éthique de la fragilitéiii. Car les médiateurs vont être amenés, de plus en plus, à accepter de ne pas être dans une idéologie de la maîtrise (illusion parfois entretenue par l’acquisition de techniques) et de prendre en compte la fragilité des individus et du monde qui nous entoure
Du côté de la pratique, je propose quelques pistes de réflexion qui peuvent amener les médiateurs et les médiatrices à retravailler :
- le cadre :
- le cadre éthique et sa garantie, pour permettre à la parole et au débat de se déployer.
- le temps et l’espace :
Les évènements (pandémie et confinement) ont modifié notre rapport au temps et à l’espace. Jusque-là, nous pouvions avoir le sentiment d’une accélération permanente, du « toujours plus vite ». Et soudain, tout s’est ralenti. Les conditions de vie ont entravé notre liberté de mouvement, et en même temps ont créé une nouvelle liberté d’organisation du temps et de l’espace.
Ces constats peuvent orienter les médiateurs et médiatrices à veiller au temps de la médiation, pensé comme « parenthèse et rupture dans le temps morbide…pour instaurer un temps vivant » iv.
- La présence : (« le médiateur propose de faire en sa présence, l’expérience d’un échange parlé en présence »v)
La maladie contagieuse laissera le souvenir de la séparation, de la distanciation nécessaire. Pour certains, la distanciation se sera traduite par l’impossibilité d’accompagner les mourants.
Le temps de confinement aura remis en cause, provisoirement, le fait de pouvoir se réunir, y compris dans un lieu de médiation. Ainsi quelques séances de médiation auront-elles été réalisées via internet. Or dans cette période que nous vivons, Miguel Benasayag nous alerte sur « le retour du corps ( le corps se rappelle à nous ) », sur le risque pris à « virtualiser les corps » , à les penser comme le système politique et économique a eu tendance à le faire jusque-là : flexibles, manipulables, déplaçables , distanciés ou absents par internet ou remplacés par les machines. Alors, les médiateurs et les médiatrices auront, de mon point de vue, à réaffirmer la nécessité de la présence physique dans la médiation
- -la parole :
Les médiatrices et les médiateurs seront amenés :
- à proposer d’approfondir ce qui est dit et échangé :
- sans occulter ce qui sera difficile à dire ou à discuter : les désaccords, la question de la mort, de la peur ou ce qui recèle un double sens (le masque est à la fois un faux visage, une façon de se cacher, et à la fois une protection)
- afin d’envisager toute la complexité de ce qui sera échangé, de s’en décaler, afin de dépasser une pensée « binaire » propre aux périodes de peurs, pour accéder à une pensée ternaire.
- la confidentialité :
Qu’en est-il de la protection de ce que nous appelons l’intimité ? Quelle valeur donnons-nous à la vie privée dans une société de contrôle (Gilles Deleuze), à l’heure de l’intelligence artificielle, des expérimentations de reconnaissance faciale jusque dans l’une de nos villes de France ? Comment préserver et plus, affirmer, la confidentialité qui reste « l’engagement, les actes visant à protéger ce qui se dit, se vit, se joue dans la rencontre, de toute divulgation et de toute transformation en renseignements utilisables à l’extérieur » ?
Je confirme ici qu’il y a un réel danger pour les médiateurs à « requalifier les valeurs éthiques énoncées dans le premier livret » comme écrit dans le livret 2 de l’APMF (confidentialité p.15), en regard d’une société de contrôle qui s’est mise en œuvre pour des raisons sanitaires, mais qui peut perdurer par intérêt politique. La confidentialité reste l’un des maillons essentiels du cadre de médiation.
Dans un monde mû par la peur jusqu’à en devenir parfois paranoïaque, la méfiance s’implante ; tout devient danger ou suspicion. Alors comment recréer la confiance ? (le pari fait sur la conduite future de l’autre), car l’éthique de confiance en médiation demeure inséparable du goût pour la liberté. L’une des pistes méthodologiques que j’entreverrais serait alors de soutenir les personnes dans la création de cadres relationnels communs pour leurs relations futures. vii
En conclusion
Les personnes et les groupes reçus en médiation auront souffert, auront connu le goût du « chez soi » (Alain Rey – dans une interview à Sud ouest), auront expérimenté et pensé l’essentiel, auront perdu leurs repères, se seront retrouvés, auront rêvé demain - certains rêveront d’un monde totalement transformé, d’autres rêveront d’un monde identique à celui qui existait avant la pandémie – les avis seront très divers et donneront lieu à de la conflictualité sur les questions existentielles-, le rapport a la mort aura changé, la démocratie aura été bien questionnée…
Alors les lieux et les temps de médiation auront toute leur place pour permettre que la parole se libère (faire à nouveau confiance à la parole ?), que des débats soient possibles, que des récits puissent émerger afin de redonner un sens à ce qui aura été ou sera vécu. Cela nécessitera des médiatrices et des médiateurs, parfois des actes de résistance, mais aussi un effort de travail sur soi (dépasser ses propres peursVIII), de la créativité (passer par exemple par des médiations culturelles livres, musiques, films, textes de réflexion…ix), une veille éthique en situation et un travail collectif (temps d’analyses de pratiques et supervisions).
« Toute action de l’homme, tout savoir, toute expérience n’a de sens que dans la mesure où l’on en peut parler… Les hommes en tant qu’ils vivent et se meuvent et agissent en ce monde, n’ont l’expérience de l’intelligible que parce qu’ils parlent, se comprennent les uns les autres, se comprennent eux-mêmes » Prologue dans « Condition de l’Homme moderne », Hannah Arendt.
Claire Denis, Médiatrice depuis 1987, formatrice, animatrice de séances d’analyse de pratique, auteure ou co-auteure de nombreux ouvrages
Auteure de « la médiatrice et le conflit dans la famille », Eres, 2001, Poche 2010
Co – auteure
- « livret pratique éthique de la médiation familiale » APMF, 2003
- « Médiation familiale : pratiques et approches théoriques, la médiation ouverte » Chronique sociale, 2010
- « la médiation, un enjeu démocratique » la librairie des territoires, 2013
- « courants de la médiation familiale » Chronique sociale, 2012
- « neutralité au pluriel » Corem Médias et médiations, 2018
- Revues : Etudes, APMF -revue Tiers, Journal du Corem….
iLivret pratique éthique 1 APMF ; auteurs : Claire Denis, Françoise Nérisson, Emile Ricard, Laurence Cornu.
iicela évoque Albert Camus qui fait dire à Meursault dans l’étranger « au début de ma détention ce qui a été le plus dur, c’est que j’avais des pensées d’homme libre. »
iiiPhilippe Corcuff « la société de verre. Pour une éthique de la fragilité » A. Colin 2002
ivgroupe pluridisciplinaire annexe du livre du Corem sur la neutralité.
vAnnie Bonneau, Emmanuelle Thiberge – scénographie de la médiation, dans le livre « pratiques et approches théoriques, la médiation ouverte », chronique sociale 2010 – les auteurs citent Confucius dans la cascade de Lu Liang : « j’admirais la cascade …lorsque je vis avec crainte un homme plongé dans les remous ; interrogé sur son aisance apparente face au danger, ce dernier répondit :je descends avec les tourbillons et je remonte avec les remous ; j’obéis au mouvement de l’eau, non à ma propre volonté »
vicité par Dominique Lecoq dans « neutralité au pluriel « Corem Média et Médiations 2018
viip 50, 51 « courants de la médiation familiale », Chronique sociale, 2012 ; exposé Claire Denis
viii« ce qui nous fait peur c’est l’idée que nous nous faisons des choses bien plus que la perception que nous en avons ; nos peurs sont pratiquement des productions de notre esprit » Boris Cyrulnik éloge de la peur (une remarque humoristique : les moustiques font 8 000 000 morts par an ; les requins : 10) ; on imagine mal un film qui fait peur : les dents du moustique.
ixMédiations culturelles :
La bibliothérapie : Régine Detambel « les livres prennent soin de vous »
Ella Berthoud, Susan Elderkin « les livres qui nous font du bien »
Les livres de Georges Orwell ; de Michel Foucault ; « le meilleur des mondes » d’Aldous Huxsley, « l’étranger » et « la peste » d’Albert Camus, « le passe muraille » de Marcel Aymé, « voyage autour de ma chambre de Xavier De Maistre ; « Les animaux malades de la peste » J. de La Fontaine ; « l’homme qui n’aimait pas les chats » Isabelle Aupry, « Le matin Brun » Franck Pavloff…
Reflets angevins de la présidente du comité scientifique du Congrès
Avant de donner mes impressions sur ce congrès, il me paraît important d’expliquer pourquoi j’ai décidé de m’y impliquer activement, en ma qualité de présidente de Planet’Mediation et de secrétaire générale des Etats généraux de la médiation (EGM)/Médiation 21 :
- La première raison : c‘est la médiation, dans sa diversité, sa promotion et son rayonnement
- La deuxième raison, c‘est le challenge : faire venir des « médiateurs » du monde entier non pas à Paris, mais à Angers, Maine et Loire.
- La troisième raison : c’est le pari du Maire d’Angers : faire de sa ville la capitale mondiale de la médiation et pérenniser la réalisation d’un congrès tous les deux ans.
- La quatrième raison : c‘est la liberté que j’ai eue de suggérer de nombreux intervenants inconnus, mais qui, justement, pouvaient apporter un regard nouveau.
- Enfin une dernière raison c‘est la valorisation de Médiation 21 et de tout le travail effectué par ce collectif informel depuis quatre ans, qui s’est concrétisé par la réalisation des Etats Généraux de la Médiation en 2018 et la rédaction du « livre blanc de la médiation ». En acceptant Médiation 21 comme co-organisateur de ce congrès international, la ville d’Angers, le Conseil départemental et l’Association des médiateurs des collectivités territoriales (AMCT) reconnaissaient Médiation 21 comme interlocuteur légitime de la médiation en France.
Les temps forts de ce congrès
1. Toul d’abord des rencontres d’exception avec :
D’une part, Hervé CARRÉ, Président de l’AMCT et Président de ce congrès, qui m’a fait confiance et avec lequel j’ai aimé travailler pour le succès de ce premier congrès international de toutes les médiations et ensuite avec toute l’équipe d’organisation avec laquelle j‘ai collaboré pour la réussite du congrès. Je tiens ici à rendre hommage à leur gentillesse, leur implication pleine et entière mais surtout à leur professionnalisme. Quel bonheur de travailler avec toutes les personnes composant cette équipe pour la réussite de ce congrès.
D’autre part, Ahmed GALAÏ, Prix Nobel de la Paix avec le quartet pour le dialogue national en Tunisie, défenseur infatigable des Droits Humains. Une rencontre qui a été pour moi l’un des moments forts et marquants de ce congrès. Il a précisé qu’il n’était pas médiateur, mais tout au long de mes discussions avec lui, j‘ai pu constater qu’il en possède toutes les qualités d’écoute, de compréhension et surtout de respect de l’autre. J’ai énormément apprécié mes échanges avec Ahmed. Il a été l’âme de ce congrès. Il lui a apporté son sourire, sa gentillesse, mais aussi son profond humanisme et sa sagesse. Ce fut un honneur et un bonheur de partager ces moments avec lui.
Enfin et aussi beaucoup d’autres rencontres ou retrouvailles avec des médiateurs, les incontournables tout d’abord (entre autres Jacques FAGET, Jacqueline MORINEAU qui sont pour moi des modèles), sans oublier mon ami Manel CANYAMERES, immense médiateur catalan ainsi que des médiateurs moins connus, venus d’autres pays, mais qui m’ont éblouie par leur performance et leurs qualités humaines. Je les remercie d’avoir accepté ce défi. Beaucoup de ces médiateurs étrangers que j’ai contactés pour intervenir sur un atelier et une séquence, souvent par email ne me connaissaient pas et malgré tout ils m’ont fait confiance et ont accepté de s’engager dans cette aventure. Ces rencontres et les échanges avec elles et eux ont été pour moi des moments de grâce.

2. Partage d’expériences avec des médiateurs venus des 5 continents. La diversité des parcours, la richesse de leurs expériences, leur humanité ont contribué au succès de ce congrès.
Beaucoup d’entre eux nous étaient inconnus, mais ce que j’ai trouvé passionnant en échangeant avec eux c’est leur regard et leur approche souvent différents de ceux que l’on a l’habitude d’entendre dans nos colloques franco-français. J’ai trouvé cela rafraîchissant et enrichissant.
Parmi tous les échanges que j‘ai pu avoir, ce qui a été révélateur pour moi, c‘est la connaissance d’autres cultures de médiation. J’ai été impressionnée par Solange FEOKETCHANG et sa présentation de la médiation OHADA. Ce qui m’a intéressée dans la médiation OHADA, c‘est notamment la place donnée au médiateur et à son statut juridique qui apporte de réelles garanties aux médiés, mais aussi aux médiateurs et aux prescripteurs. La médiation OHADA se fonde sur l’Acte Uniforme de médiation (AUM). Cela assure la réussite de la médiation « ohadienne » et constitue une avancée majeure dont nous, médiateurs français, ferions bien de nous inspirer.
Un dernier partage d’expériences que j‘ai particulièrement adoré, même s’il m’a empêché d’assister à de nombreux ateliers, c‘est mon « stage » à la régie. Là j‘ai découvert les coulisses, mais aussi l’importance, la concentration et la vigilance de tous les instants des « gens de l’ombre » (à la régie) pour que tout fonctionne au bon moment (Nom correct de l’intervenant qui parle, le lancement du power point au bon moment, le son, le cadrage…). J’ai croisé des personnes incroyables et impliquées. J’ai compris combien la régie participe au succès d’un congrès. Finalement les gens de l’ombre sont indispensables au rayonnement de l’évènement.
3. Le rôle de la médiation dans la promotion et la recherche de la paix dans le monde
Un moment important de ce congrès et un moment de fierté, c‘est la dernière plénière sur « la médiation internationale, facteur de paix ». Cette séquence n’était pas prévue et je l’ai suggérée afin que les congressistes ne partent pas avant la fin du congrès comme c‘est souvent le cas.
Elle n’a pas été facile à concrétiser, car nous avons eu pratiquement jusqu’au dernier moment des défections importantes d’intervenants auxquelles il a fallu remédier. J’ai compris le rôle capital de la médiation internationale aujourd’hui. Elle est indispensable. Cette dernière table ronde m’a montré combien il est difficile d’ancrer la médiation dans un monde fracturé. Ce qui m’a particulièrement intéressée c‘est que ces médiations nécessitent un engagement de long terme et surtout la capacité des médiateurs présents à cette table ronde à se rendre dans des régions où d’autres se voient refuser l’accès et de pouvoir rencontrer des interlocuteurs inaccessibles pour nous médiateurs Lambda. Pour cela, il faut une analyse du conflit et une profonde compréhension du contexte, grâce à l’appui des interlocuteurs locaux, régionaux et gouvernementaux.
Enfin ce congrès aura été l’occasion une nouvelle fois de démontrer que les valeurs humaines de la médiation nous permettent le vivre ensemble et qu’elles contribuent à la paix.
Clap de fin pour préparer l’avenir
Une dernière impression de ce congrès c‘est ce que j ‘ai ressentie en suivant la plénière d’ouverture sur l’intelligence artificielle et médiation.
Lors de cette plénière, la question qui était posée était « l’intelligence artificielle est-elle adversaire ou alliée de la médiation ? » Les avancées technologiques récentes sur l’intelligence artificielle viennent cristalliser des craintes et des espoirs pour la médiation : par exemple la détérioration des capacités de relation à autrui par substitution d’une médiation opérée par l’intelligence artificielle, mais aussi la possibilité de réaliser des médiations entre personnes très éloignées les unes des autres, de favoriser des niveaux de compréhension plus profonds, plus adaptés aux personnes.
On ne peut pas nier qu’aujourd’hui on vit dans un monde baigné par l’intelligence artificielle et les algorithmes. Comment nous médiateurs allons-nous les utiliser, les apprivoiser pour en faire des alliés ? Cela fascine et effraie.
J’entrevois de nombreuses possibilités grâce aux applications rendues possibles par l’intelligence artificielle qui s’inspirent des capacités cognitives et perceptives. Saurons-nous faire la différence entre virtualité et réalité ? Quelle place pour l’expression des émotions, de l’altérité ? Quel équilibre trouver entre l’utilité technique qu’offre indubitablement l’intelligence artificielle et notre relation au monde ? De nombreux défis seront à relever dans l’avenir.
L'intelligence artificielle donne ainsi la possibilité de développer " toutes les médiations", un vrai clin d'œil pour ces merveilleux moments passés ensemble lors de ce premier congrès international des médiations à Angers.
Patricia Malbosc, Présidente de PLANET’MEDIATION

Les actes du congrès en français et en anglais seront publiés prochainement par Destination Angers. Ils sont basés sur la production de résumés des séances plénières et des ateliers, élaborés par les modérateurs sous l'autorité d'un comité éditorial, présidé par Hervé CARRE, Président du congrès.
Inter&médiés N° 8 : Covid-19, le boom des modes amiables
Notre monde est en pleine mutation et c’est un virus qui nous l’a pleinement révélé. Le changement est nécessaire, chacun et chacune de nous est concerné. Dès lors, il est essentiel de changer de logiciel. Il incombe à chacun d’entre nous de jouer sa partition et de trouver le chemin pour nous rassembler.
Cette pandémie révèle le meilleur comme le pire dans l’espèce humaine. Les modes amiables s’imposent à nous et dans la société par leur essence même de restaurateurs des liens et facilitateurs du dialogue. Justement, nous avions envie de nous intéresser au meilleur pour notre dossier spécial : Covid-19, le boom des modes amiables.
Si certains changements doivent être opérés dans notre société et dans nos comportements, la médiation en particulier et les MARD en général peuvent y contribuer et constituent un appui pour nos actions.
A tous les niveaux, parce qu’elle favorise dialogue et écoute, la médiation s’inscrit comme étant au service de l’humain.
A tous les niveaux, médiateurs et professionnels du droit se sont organisés pour s’adapter à la crise et continuer à œuvrer partout.
Dans ce numéro, nous tenions à vous amener le meilleur des analyses et des retours d’expérience de cette crise. Des professionnels témoignent, des spécialistes livrent leurs analyses et décryptent pour nous les conséquences de la crise et ses effets sur notre cerveau et nos comportements.
Le dossier met aussi l’accent sur les entretiens avec des personnalités : le monde politique avec Claude Évin, l’entreprise avec Nicolas Mohr, la justice avec Catherine Pautrat…
Le grand entretien est pour ce N. 8 consacré à Thomas d’Ansembourg. Etant donné les circonstances, nous l’avons rencontré virtuellement…
Comme d’habitude, nous explorons la médiation dans tous les domaines : médiation institutionnelle, culturelle… sans oublier la boîte à outils qui s’enrichit d’un volet négociation. Et last but not least, de nouvelles rubriques de Sciences et d’Art.
Chers lecteurs, lectrices, tout au long de ce numéro collector, laissez-vous embarquer pour un beau voyage ! Découvrez-le via ce lien
Écoutons le Mahatma Ghandi: « Nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde »… C’est plus que jamais d’actualité !
Joëlle Dunoyer, rédactrice en chef Intermédiés, adhérente ANM
Retour d’expérience : « J’en ai rêvé… l’ANM l’a fait ! »
En novembre 2019, juste après l’obtention de mon D.U. de médiation à Paris-Descartes, entrer au cœur de l’ANM a été une grande chance et une occasion incroyable pour concrétiser ma reconversion professionnelle.
Je suis si contente d’avoir osé changer de voie en 2017 jusqu’au choix final de ma formation pour apprendre la médiation à travers l’enseignement de Jacques Salzer (et d’autres éminents enseignants et intervenants).
D’enseignante-musicienne à médiatrice, il est certain que ces deux profils m’ont bien servie dans les diverses tâches de back office qui m’ont été confiées durant six mois à L’ANM.
Dans un souci constant de sérieux et d’efficacité, j'ai reçu ce CDD comme un cadeau de la vie.
Il a confirmé mon profil de médiatrice au fil des mois.
Didier Morfoisse, Président de l’ANM, et Dominique Filliâtre-Siméon, Secrétaire générale, m’ont fait confiance et je les en remercie très sincèrement.
Travailler en trio aux côtés de Vincent et de Thiziri m’a permis deux belles rencontres et une polyvalence des tâches auxquelles j’ai dû et j’ai su vite m’adapter.
Les grèves de décembre 2019 et la longue période de confinement du printemps 2020 nous ont malheureusement éloignés tous les trois et la nécessité du travail à distance s’est imposée tout en préservant l’esprit d’équipe et d’entraide à toute épreuve.
Mettre en place le télétravail a donc permis de garder le contact pour poursuivre l’activité chargée de l’ANM. Des points d’équipe quotidiens ont rythmé les semaines de mars à mai orchestrés par le président et la secrétaire générale dans un souci permanent de suivi des multiples sujets que l’ANM traite chaque jour (les journées sont trop courtes pour tout traiter !) La complémentarité de nos tâches et de nos personnalités ainsi que l’implication de l’équipe au complet se sont révélés comme une force et un soutien mutuel dans la période inimaginable du confinement subi.
A dire vrai, me couper pendant trois mois (sur six) du travail en présentiel m’a beaucoup manqué. En effet, les contacts humains et professionnels entrent dans mon idée que la dimension humaine est indissociable du rapport à « l’autre ». J’ai aimé voir, parler, échanger, essayer et recommencer dans une ambiance de travail bienveillante et sans jugement, ce que ne permet pas ou moins le travail à distance.
Au-delà de cette réflexion que rien ne peut remplacer l’humain quand on est salarié, la dimension humaine est indissociable de la pratique de la médiation.
Prendre davantage en compte l’Humain dans la médiation de la consommation ou dans la médiation institutionnelle (sujet de mon mémoire) permettrait un autre rapport entre professionnels et clients ou administration et administrés. Elle donnerait une autre image des professionnels et des institutions peu enclins à s’ouvrir à une médiation humaniste (Jacqueline Morineau). Il faut nécessairement s’adapter aux gens qui composent notre monde actuel et qui ont un fort besoin d’être écoutés en tant que personnes.
Echanger avec des médiateurs de la consommation au téléphone m’a permis de m’interroger sur l’obligation des professionnels d’adhérer à un service de médiation. Cette obligation issue de la directive européenne du 21 mai 2013 relative au règlement extrajudiciaire des litiges de consommation et transposée par l’ordonnance du 20 août 2015, rend obligatoire d’offrir au consommateur le recours à un service de médiation de la consommation depuis le 1er janvier 2016 sans pour autant que le professionnel ait un devoir moral vis-à-vis du client de tenter une médiation.
Cela induit une action bien limitée pour ces médiateurs de la consommation qui n’ont pas de « clés » pour décider les professionnels à entrer en médiation (ils se limitent à payer leur adhésion obligatoire) et un vide aussi pour les clients qui se retrouvent seuls face à leur litige. Certains professionnels auraient besoin d’une formation à l’utilité de la médiation avec un rappel de la règlementation en vigueur qui prenne peut-être un autre contour en ajoutant un devoir moral ?
Et c’est justement avec des professionnels et des consommateurs que je me suis surprise à aimer le contact téléphonique découvert à l’ANM. J’ai pu parfois utiliser le process de médiation et l’écoute active pour mener à bien les nombreux échanges où l’écoute était essentielle face aux besoins très divers. Il faut bien l’avouer, le téléphone prend une part non négligeable dans les tâches de back office de l’ANM. Et finalement, dans le contexte de grèves et de pandémie, ces contacts téléphoniques se sont révélés nécessaires et formateurs.
Une fois mon contrat terminé, j’ai pu intégrer le programme de « médiateur junior » de l’ANM ce qui m’a permis de retrouver Karine Mehler et de rencontrer les médiateurs de Paris-Habitat pour pratiquer la comédiation. J’ai ainsi pris la mesure de ce que la médiation apporte de bon dans les conflits de voisinage que j’aimerais poursuivre en élargissant l’offre. C’est une médiation indispensable à répandre chez les bailleurs sociaux comme chez les bailleurs privés et les syndicats de copropriété. L’ANM peut d’ailleurs compter sur des médiateurs impliqués pour diffuser aux professionnels l’utilité d’aller à la rencontre de voisins en souffrance (qui n’en connaît pas !).
Voilà donc six mois achevés sur une formidable première expérience au sein de l’ANM. Venir prêter main forte pendant cette période a été une chance inouïe et l’occasion rêvée pour concrétiser mon choix de reconversion.
L’ANM m’a permis d’ouvrir les portes sur un monde de professionnels, de formateurs, de médiateurs, de consommateurs, de médiés et de médiations comme jamais j’aurais imaginé en si peu de temps. Je garde en tête des rencontres et des contacts, les attentions, les échanges et la gentillesse vécus au fil des mois et ancrés pour longtemps.
Au plaisir de poursuivre en tant que médiatrice, de continuer à me former, de pratiquer des comédiations (très enrichissantes), de rencontrer de nouveaux médiateurs et de diffuser la médiation plus que jamais nécessaire dans ce monde d’humains où chacun est unique.
Tiphaine Chabert-Sztykgold, adhérente ANM
La médiation relationnelle : donner accès à la médiation dans les situations criminelles les plus graves
Le monde de la médiation s’est considérablement enrichi et élargi depuis quelques années, amenant les médiateurs et intervenants à affiner de plus en plus leurs techniques et leurs approches, et à les adapter toujours davantage aux contextes dans lesquels ils pratiquent. Un nouveau défi se pose désormais ce faisant : les médiateurs en devenir, quels qu’ils soient, doivent pouvoir se renseigner et se décider quant au choix de l’approche – ou de la non-approche – avec laquelle ils entendent pratiquer la médiation. Ils doivent aussi se former en conséquence. De leur côté, les usagers qui désirent s’engager dans une médiation doivent pouvoir se trouver libres de décider du modèle d’intervention qui leur convient, comme cela est le cas dans toutes les autres professions du même acabit.
Une nouvelle approche de médiation destinée aux personnes qui ne se reconnaissent pas dans la notion de « règlement du conflit »
En publiant cet ouvrage, les auteurs présentent l’approche relationnelle en médiation pénale. Cette approche a été créée et développée pour répondre aux attentes des personnes touchées par des conflits et crimes de nature criminelle. Jusqu’ici, aucune approche de médiation n’avait été élaborée afin de répondre aux situations les plus graves et les plus délicates, ou à celles qui concernent les populations vulnérables et marginalisées. La création d’un modèle de médiation tel que l’approche relationnelle relève d’une triple gageure : la première est celle d’ajouter l’approche relationnelle à la liste des modèles de médiations officiels existants, ce qui n’est pas rien. La seconde est celle d’effectuer, ce faisant, une nécessaire démarche d’émancipation et de distanciation par rapport à ces autres modèles. La troisième est de proposer une manière de faire en médiation qui soit adaptée à des personnes pour lesquelles, jusqu’ici, aucun modèle ne s’est montré parfaitement performant. Il s’agit des infracteurs et victimes, ainsi que leurs proches, en matière d’infraction impliquant une atteinte à l’intégrité des personnes.
Au croisement de la pratique et de la recherche scientifique; au carrefour de la criminologie et de la victimologie
Cet ouvrage est le fruit du travail combiné et complice d’un praticien et d’une chercheure. Il repose sur une longue expérimentation de l’approche et son adoption par un réseau important d’organisations depuis plus de 15 ans. Il est encadré par des années de recherche scientifique, et innove en se trouvant illustré par les travaux et théories qui ont influencé le modèle.
La médiation relationnelle est une technique de médiation particulière. Elle permet de pourvoir à l’organisation de dialogues entre des personnes que tout oppose et que tout continuera d’opposer, et entre des personnes qui n’auraient pas intérêt à conserver une relation ou à partager des torts, contrairement à la clientèle des formes plus traditionnelles de médiations. Le modèle présenté est fondé sur le constat que chaque personne qui participe à un dialogue en vue de réparation - victime, infracteur ou « partie » - doit avant tout rester en sécurité, physique bien sûr, mais morale et psychique surtout, tout au long du processus. Or cette sécurité ne peut avoir lieu que lors du déroulement des rencontres, elle doit rester pérenne bien au-delà de ce processus. Pour ce faire, la médiation relationnelle s’appuie sur trois constats essentiels. Le premier : il n’existe que peu de modèles d’intervention, notamment en matière criminelle et pénale, qui soient dédiés aux personnes et à leurs attentes, et non qui ne soient créés sur la base de ce que, professionnellement, on croit généralement bon pour elles. Le second : si certains conflits peuvent aisément donner lieu à une entente de réparation, il n’existe, pour certains autres, aucune réparation possible a priori. Mais qu’une personne soit touchée par un conflit gérable ou, au contraire, un drame irréparable, il existe des méthodes, basées sur le dialogue, qui permettent de retrouver une grande partie de son intégrité et de son honneur. Le troisième : ce que l’on appelle généralement les « rencontres de dialogue » appartiennent aux deux domaines scientifiques que sont la justice réparatrice et la médiation. Ces deux domaines mettent généralement au centre de leurs propositions la rencontre physique, et le plus souvent en face-à-face, entre des personnes et un médiateur animateur, sous forme de discussion à trois ou de cercle de parole. Or les auteurs de cet ouvrage estiment que cette confrontation en personne n’est pas toujours souhaitable et nécessaire pour permettre la réalisation d’un dialogue réparateur. La médiation relationnelle ne présume pas qu’une rencontre physique entre deux personnes qui s’opposent est indispensable. En cela, cette méthode est particulièrement originale, et se trouve adaptée à toutes les situations où une confrontation serait moins recommandée. Elle est donc parfaitement compatible avec des crimes d’intensité maximale, parmi lesquels le meurtre, les violences faites aux personnes vulnérables – enfants et personnes aînées - et, bien sûr, les violences de type agressions sexuelles et violences intimes, familiales et conjugales.
Surmonter les débats pour donner accès à toutes et tous à une forme de médiation adaptée à leurs attentes
La seule évocation d’une possible rencontre entre victimes et infracteurs, dans un dessin de réparation des torts subis et causés, déclenche bien souvent de vives passions. D’aucuns y sont fermement opposés, criant au scandale. D’autres y voient une méthode miracle qu’il faudrait absolument essayer. Ces discours dichotomiques sur ce sujet ont longtemps détourné l’attention de la seule question importante : il ne s’agit pas de savoir s’il faut être pour ou contre de telles pratiques, mais se demander comment, et à quelles conditions elles peuvent avoir lieu. C’est en définitive la réponse à cette question qui constitue le cœur de cet ouvrage, qui décrit, explique et analyse l’ensemble des démarches à accomplir et des conditions à réunir.
Serge Charbonneau, médiateur et directeur général, réseau Équijustice, Montréal
Catherine Rossi, professeure et directrice de recherche, Université Laval, Québec-Capitale-Nationale
Écouter pour servir - en comprenant et en développant l'écoute du médiateur
L’ouïe est l’organe de la sagesse – PLUTARQUE
L’homme est un être de langage. Ainsi, la communication est au cœur des activités humaines, et ce qui rend ce processus efficace est l'art de savoir écouter. Je propose d’explorer, en vous présentant mon mémoire, ces aspects de notre humanité dans la profession du médiateur.
L’écoute est une activité complexe et fondamentale, un acte intentionnel, une compétence communicationnelle chaque fois plus reconnue et valorisée. Elle nous permet d'être un miroir qui renvoie les expressions de l'autre le plus fidèlement possible, sans rien ajouter, ni enlever. De sorte que l'individu soit en permanente construction en s'écoutant et en écoutant l'autre. Selon le philosophe Bernard FORTHOMME1, « écouter, c’est héberger la vie en soi, c’est encore offrir un abri à celui qui se présente (…). »
Inspirée par cette perception, la capacité d'écoute de chacun m'a toujours intriguée. Et ce, d’autant plus après 2016, quand je suis venue vivre en France et que j’ai dû renforcer, je peux dire 'affiner', 'épurer' mon écoute, motivée par le besoin d'acquérir une nouvelle manière de comprendre et de me faire comprendre. Et c'est à partir de là que j'ai vivement réalisé que l'écoute est le talon d'Achille des relations humaines : son absence crée des problèmes, des conflits ; tandis que sa présence rend possible la compréhension, l'empathie. À ce moment-là aussi, je me suis aperçue que selon le lieu, l’écoute peut se faire différemment. Je m’explique. Je suis passée d'une position d'écoute en tant qu'avocate pendant 18 ans à une nouvelle position d'écoute, en tant que médiatrice. Je me suis formée de 2016 à 2018 à l'Université Lyon 2 au Master Justice, Procès, Procédure - Option Médiation. Cette formation m'a permis de faire mon stage au sein de la Délégation Régionale de l'ANM, sous la supervision de la déléguée régionale Gaëlle Walker. Et le choix du thème du mémoire de fin de cours « ECOUTER POUR SERVIR – EN COMPRENANT ET EN DEVELOPPANT L’ECOUTE DU MEDIATEUR » a été une conséquence logique, du fait que pendant le stage j'ai eu la chance d'être entourée de médiateurs réputés de Lyon et de la région Rhône-Alpes.
C’est en participant aux activités développées par l'ANM, comme la Foire de Lyon, les réunions et les groupes de partage de pratique que j'ai vécu un riche échange avec les médiateurs, une opportunité dans laquelle j'ai pu mettre en évidence la pratique de l'écoute du médiateur, ses différentes dimensions et sa pertinence pour le processus de médiation. De plus, j'ai pu leur demander comment ils comprenaient cette écoute et s'ils pensaient qu'il était possible de la développer.
Ces réflexions ont servi de base à la conception du mémoire.
Problématique
L'hypothèse du mémoire était l'importance de l'écoute comme élément constitutif pour le médiateur. L’objectif était d’examiner, dans une perspective multidisciplinaire et multisensorielle, comment les différents domaines de connaissance ont évoqué le thème de l’écoute ; comment ce sujet est conceptuellement construit en médiation ; et comment les médiateurs ont décrit leur pratique d’écoute. Enfin quelle place lui était accordée dans leur activité. Certainement, la recherche effectuée n'a pas épuisé le vaste thème de l'écoute, mais elle a permis de prendre conscience de l'ampleur du sujet.
Par ailleurs, il était difficile d’extraire une définition commune de l'écoute en médiation. Pourtant, en examinant la pensée de certains auteurs concernant l’écoute et, à travers différentes disciplines, il a été possible de souligner divers éléments qui caractérisent une écoute authentique et de l’envisager ainsi : être en relation sur une base égalitaire, être à l'écoute de soi, être présent à soi et à l'autre et être prêt à accepter l'incertitude.
Points Essentiels à Retenir
Dans un premier temps, mon chemin d’exploration est passé par certains domaines de la connaissance humaine, revisitant l'écoute dans la perspective de la philosophie, de la sociologie, de la psychologie et du droit, pour lesquels la dimension de l'autre revêt une importance particulière. Par exemple, j'ai découvert la conception aristotélicienne2 de l'écoute comme une vertu et un art à pratiquer, renforcée par la compréhension de FOUCAULT3 qui l'a conçue comme un moyen d'accéder à la vérité. Est également important le concept d’écoute analytique de FREUD4, qui a affirmé que l’instrument majeur de l’écoute est l’inconscient de l’écoutant.
Ensuite, je me suis lancée sur une perspective holistique de l’écoute du médiateur. L’idée était de ‘décortiquer’ l’écoute du médiateur, comment elle se développe, à commencer par l’analyse liée à l’être et au savoir-être, tel que la connaissance de soi, l’empathie, les manières de se comporter et les attitudes nécessaires à une bonne écoute. J'ai pu vérifier qu'une bonne position d’écoute du médiateur demande de l’hospitalité, de l’humilité, de l’ouverture, de la curiosité, de la motivation.
Après ce panorama, je me suis plongée dans les pratiques d'écoute du médiateur, à travers l’analyse de l'écoute empathique, l'écoute active, l'écoute de tous les discours - le langage verbal, le non-verbal et le silence. En étudiant, j'ai pu réaliser que ces techniques sont transdisciplinaires, complémentaires et conduisent le médiateur, en écoutant, reformulant, questionnant les parties avec des "bonnes questions", à les aider à trouver leur itinéraire, leurs propres solutions au conflit, comme un chef d’orchestre.
En approfondissant leurs pratiques, j’ai constaté que les médiateurs se sont approprié l’écoute active comme étant l'écoute la plus adaptée à leurs activités. Fondée par le psychologue humaniste américain Carl ROGERS5, l’écoute active se fonde sur l'acceptation inconditionnelle de l'autre, l'absence de jugement et l'acceptation du silence, la neutralité bienveillante et l'intérêt authentique.
De plus, la prétention du mémoire n’était pas de proposer un modèle d’écoute du médiateur. J’ai pu remarquer que chaque professionnel construit sa propre écoute, fruit de son parcours personnel, de sa formation, de ses expériences, de son histoire, de ses compétences, et que les techniques fonctionnent comme des sources pour son perfectionnement constant, pour son écoute « maîtrisée ».
En revanche, j’ai pu souligner aussi les difficultés de réaliser une écoute de qualité, une fois qu’il existe des situations dans lesquelles l'empathie ne va pas de soi, où la neutralité ou l'impartialité sont difficiles. Un point à considérer est que le médiateur n’est pas obligé d’accepter le contenu fourni par les parties, il lui suffit de comprendre, de recevoir ce qui est dit, sans jugement. Une autre question à laquelle il est important de faire attention est l’égalité et l’équilibre, dans la mesure du possible, dans l’écoute des deux participants : il faut savoir bien partager l’attention. Une autre difficulté qui a été mise en évidence est « l'automatisme de l’écoute » c'est-à-dire avoir une écoute qui vise seulement à préparer une réponse à celui qui parle ou à obtenir une opportunité de parler.
Enfin, j'ai pu comprendre que dans la perspective où le médiateur écoute pour servir, il est impérieux qu'il soit convaincu de ne jamais cesser d'apprendre à mieux écouter, qu'il a un "travail" constant à faire sur lui-même. C’est seulement dans sa propre réponse singulière que chaque médiateur a témoigné de ce qu’il a écouté en lui-même. Tout cela en considérant ses limitations et sa singularité.
Les grands moments
Vivre l'expérience d'écrire ce mémoire m'a apporté la joie de deux grands moments.
Le premier moment a eu lieu lors d’une opportunité de participer en tant que stagiaire au cours d’Ateliers de Partage de Pratique au CIMA6 et chez AMELY7. Ces expériences qui ont été conduites par les médiateurs et formateurs Jacques REVOL et Gaëlle WALKER ont permis de créer un espace de réflexion centré sur l'écoute. Les médiateurs ont eu l'occasion de nommer leur vécu et leur point de vue, mettant en place une dynamique d'écoute entre eux. Autrement dit, ils ont pu parler avec authenticité et humilité de leurs doutes, de leurs difficultés, de leur indignation, sans avoir peur d'être jugés, comme le veut la pratique de ces ateliers. Ces exercices leur ont permis de faire plusieurs constats par rapport à leur écoute et la place de celle-ci dans leur pratique. J’ai eu l'impression qu’ils ont été soucieux d'améliorer leurs pratiques et d'échanger leurs expériences avec leurs collègues à cet égard. La même perception est restée après la Foire de Lyon 2018, organisé par l'ANM, dans laquelle il a été possible de comprendre les besoins des médiateurs. Les analyses effectuées ont signalé qu'il y a de la place pour des interventions de cette nature, voire des pratiques de supervision, car les médiateurs ont montré le souhait d’être écoutés eux aussi dans ce qu'ils vivent. À titre de proposition, de telles interventions pourraient être organisées à partir d’ateliers de pratique d'écoute active, de questionnement, d’exercices de reformulation (ce constat s’est confirmé par les formations proposées par l’ANM avec le thème de l'écoute pour l'année 20208).
Mon deuxième moment de joie a été de confronter les éléments théoriques à l’expérience de terrain des médiateurs. J’ai eu la possibilité d’interviewer cinq médiateurs, qui m’ont permis de conclure que les théories abordées - conscience de soi, empathie, écoute empathique, langage non-verbal, silence, notamment - sont en consonance avec la pratique. Les médiateurs, provenant de milieux d'activité diversifiés, ont eu l'occasion d’exprimer la place et l'importance qu’ils donnent à l'écoute dans leur pratique et leur vision de celle-ci, dessinant un petit panorama des savoirs et de leurs expériences. Cette manière de recueillir les données a permis de mettre en évidence les obstacles et les facilitateurs qu'ils rencontrent. Il a été intéressant de repérer lors des interviews que les médiateurs développent des pratiques d'écoute différentes en fonction de leurs cultures, de leurs personnalités, de leurs histoires et expériences personnelles. Intéressant aussi de constater que pour la majorité des interviewés, les techniques d'écoute active, comme le questionnement ou la reformulation, sont très peu souvent cités dans leurs discours. Lorsqu'on en parle, elles sont plutôt perçues comme un outil intériorisé.
Que conclure ?
Pendant ma recherche, en considérant les attitudes précieuses et indispensables à une bonne écoute, je me suis aperçue que ce n’est pas par hasard que certaines personnes deviennent des médiateurs ou médiatrices. C’est là que la recommandation socratique du « connais-toi toi-même » trouve sa place, dans un univers qui transcende leur rôle. Habituellement, les médiateurs ont déjà une certaine excellence dans cet attribut, et avec la pratique de la médiation, ils se rendent compte que ce n'est pas seulement un acte intuitif, mais que leur écoute devient active et consciente, une écoute au service de l’autre. Avec leur écoute différenciée, empathique, ils écoutent ce que les parties n’entendent pas, une fois qu’elles sont immergées dans l’émotion. Et comme des facilitateurs du dialogue, ils aident les parties à saisir l’incompréhension qu’elles ont vécue, ils motivent les parties à l'écouter et à s'écouter, ils stimulent les parties dans la recherche des réponses dans le but de les aider à trouver leur itinéraire, leur propre solution au conflit.
Pour conclure, le plus grand éveil que cette expérience d’étude m’a suscité est la volonté permanente d'être une médiatrice qui se comporte comme un « anthropologue » envers les parties, leur permettant de parler d'elles-mêmes, avec une écoute curieuse, attentive, intéressée, inclusive, motivée, sincère. Avec une écoute qui renonce au contrôle sur l'autre, qui suspend les croyances, les idées préconçues et les préjugés. Une écoute qui fonctionne comme un miroir, en reflétant et en cherchant à montrer des angles différents. En « hébergeant les parties », je crois dans un processus de médiation humaniste dans lequel le médiateur sort différent de celui qui est entré, tout comme les participants.
Aujourd’hui, en pleine pandémie COVID, deux ans après avoir rédigé ce mémoire et après des expériences en tant que médiatrice, dans un moment où la santé mentale est plus fragile et le désir d'être écouté prend de l’ampleur, je me confronte quotidiennement à la difficulté de l'évidence, du savoir bien écouter. Et je reviens au point initial, qui peut être considéré comme la dimension éthique de l’écoute. En ce sens, la pertinence de la recherche a été de démontrer qu’une écoute de qualité est une des conditions pour l’efficacité d’un processus de médiateur. Par conséquent se confirme l’hypothèse initialement apportée que l’écoute est un élément constitutif du « bon » médiateur.
En écoutant, la vertu s’appréhende.
Manoella Dos Santos Daher, médiatrice à Lyon, adhérente ANM
Cet article s'appuie sur les résultats de mon mémoire de recherche présenté à l'Université Lumière LYON 2, Faculté de Droit en vue de l'obtention du diplôme du Master 2 Justice, Procès, Procédure – Option Médiation : Manoella DOS SANTOS DAHER, Ecouter pour Servir : En Comprenant et en Développant l’écoute du Médiateur, 2018, 100 pages
1FORTHOMME, Bernard. La conversation et Les écoutes difficiles. Paris : Edition Franciscaines, 2007. p. 128.
2ARISTOTELE. Ethique à Nicomaque. Traduction et présentation par Richard Bodéüs. Paris : GF Flammarion, 2004.
3FOUCAULT, Michel. L’Herméneutique du Sujet. Paris : Hautes Etudes, 1982. p. 318.
4FREUD, Sigmund. La Technique Psychanalytique. Paris : PUF, 1970. p. 68.
5OGERS, Carl. Le Développement de la personne. Paris : Dunod, 1996. p. 198.
6CIMA Centre Interprofessionnel de Médiation et d’Arbitrage
7AMELY Association Médiation Lyon – Accès au Droit et Médiation
8https://www.anm-mediation.com/page-formations.php?categorie=102
Emergence, l’Institut de formation Médiateur CNV
Oser l’émergence à soi grâce au conflit… Envisager les différends comme source d’humanisation… « Être » médiateur et vivre dans son quotidien professionnel et sa vie personnelle cette phrase empruntée à l’ouvrage de Vilma Costetti « tant de diversité, la même humanité »…
Qui est Emergence ? Quelle est sa mission ?
Émergence, c’est l’Institut de formation Médiateur CNV fondé en 2018 par Nathalie Simonnet, dans la continuité de l’Ecole des Médiateurs CNV, créée 10 ans plus tôt par Annie Gosselin.
Emergence, c’est, avant tout, l’histoire d’une rencontre entre deux femmes Nathalie Simonnet et Annie Gosselin, et une aspiration commune ; proposer une nouvelle approche de règlement des conflits, au plus près de l’humain, au service de la relation et non de ce qui oppose.
Fortes de leurs années d’expériences d’avocates d’affaires et face aux constats des difficultés du monde judiciaire, Annie Gosselin et Nathalie Simonnet ont trouvé dans la Communication Non Violente le moyen d’apporter un nouveau regard sur le conflit, de désamorcer la violence relationnelle, de transformer les différends en levier de changement et de potentialiser le processus de médiation.
Durant près de dix années, Annie Gosselin et Nathalie Simonnet ont collaboré pour élaborer un processus de médiation structuré, issu de leur pratique de médiateur CNV, construire une pédagogie « vivante » inspirée des principes de la CNV et former, en équipe, de nombreux médiateurs (plus de 400 médiateurs formés en France).
À l’approche du départ en retraite d’Annie Gosselin, poursuivre cette œuvre commune s’est concrétisée par la passation de la direction pédagogique de l’Ecole des Médiateurs CNV en 2014 par Annie à Nathalie, suivie 4 ans plus tard par la fondation de l’institut Emergence.
Émergence, c’est aussi une équipe de formateurs, tous médiateurs CNV, dotés d’une solide expérience de terrain qui partagent des valeurs fortes et contribuent à enrichir continuellement la pédagogie de l’Institut.
Ils accompagnent les futurs médiateurs dans leurs apprentissages avec humanité, ouverture et écoute des rythmes de chacun.
A travers ses formations et sa pédagogie, Emergence accompagne la transformation personnelle et l’évolution professionnelle de femmes et d'hommes futurs médiateurs, pour « oser le conflit » repérer et désamorcer la violence relationnelle et « révéler » le médiateur qui est en eux.
Marshall Rosenberg, fondateur de la Communication Non Violente et médiateur international avait pour vision de créer « un peuple de médiateurs ». Emergence s’inscrit dans la continuité de ce rêve et contribue à sa concrétisation.
Quelle est la pédagogie d’Emergence ?
Emergence, c’est une pédagogie innovante qui accompagne l’intégration « organique » des apprentissages en s’appuyant sur les ressources intérieures présentes en chaque être humain.
Le processus structuré de médiation transmis chez Emergence s’appuie sur la Communication Non violente afin d’outiller les médiateurs pour entendre derrière les jugements, représentations, positions figées, exigences, peurs exprimées ou vécues par les personnes en conflit (« médiants »), ce qu’un être humain essaie de dire de ses aspirations profondes, c’est-à-dire de ce qui est essentiel pour lui en termes de besoins. Les besoins, compris comme une énergie de vie, sont universels.
Quelques postulats quand on parle de « médiation CNV » :
- Il n’y a pas de conflit possible au niveau des besoins ; les conflits se situent uniquement au niveau des positions de chacun.
- Le fait d’être entendu dans ce qui se joue pour soi en termes de besoins crée une disponibilité intérieure et un apaisement qui rendent soudain possible l’écoute des besoins de l’autre ; Cela favorise « le point de bascule » en médiation, ce moment d’ouverture vers la recherche de solutions répondant aux besoins prioritaires de chacun en lien avec la situation.
Savoir entendre ce qui n’est pas dit dans ce qu’expriment les médiants et les aider à se relier à leurs aspirations profondes est tout un art qui demande beaucoup d’apprentissage. Chez Emergence, cet apprentissage passe par une compréhension fine des mécanismes d’opposition inhérents au fonctionnement de l’être humain et à l’intégration du processus de Communication Non Violente (Observations/Sentiments/Besoins/Demande) associée à des techniques de respiration, d’écoute corporelle et de pleine conscience.
Cette pédagogie permet très concrètement, aux personnes qui souhaitent devenir médiateur, de développer des compétences pour aider les médiants à “sortir” des positions figées (sources de conflit) et à entendre leurs besoins et ceux de l’autre pour retrouver liberté et responsabilité dans la mise en œuvre d’une solution satisfaisante et pérenne.
Cela nécessite d’être en mesure de garder sa stabilité face à ce qui se passe dans l’interaction de personnes en conflit. Chez Emergence, le médiateur est invité à repérer les moments où, inévitablement, il est déstabilisé dans sa posture. Il est alors accompagné grâce à un processus concret d’auto-empathie pour retrouver, en conscience et en responsabilité, son impartialité, sa neutralité, la pleine présence et attention aux médiants.
L’objectif est de permettre aux médiateurs formés d’acquérir de l’agilité dans l’écoute pour rester garant de la posture quel que soit le contenu et la forme de ce qui est exprimé, l’intensité émotionnelle vécue ou les peurs ou mécanismes de défense qui bloquent l’ouverture au dialogue.
Un coaching personnalisé, lors des jeux de rôle, est privilégié pour accompagner l’acquisition de savoir-faire et le développement d’un « savoir être médiateur ».
Le temps consacré à la pratique sous forme d’exercices et de jeux de rôle est d’environ 70% pour 30% de théorie et de partages d’expériences.
La pédagogie se veut avant tout inductive pour que le stagiaire soit acteur de son processus de formation, qu'il y participe comme médiant, médiateur ou observateur, toutes les postures lui permettant de développer son empathie.
À l’issue de leur cursus de formation, les médiateurs sont opérationnels pour mener des médiations en autonomie.
À qui s’adresse Emergence ?
Emergence s’adresse à toute personne qui souhaiterait devenir médiateur, expérimenter et/ou étoffer ses compétences de médiateur grâce à la pédagogie et au processus de médiation CNV ou encore intégrer dans sa pratique professionnelle les compétences du Médiateur CNV quel que soit son domaine d’activité.
Pour suivre la formation initiale « Devenir médiateur » que propose Emergence, il est demandé aux candidats, en termes de pré-requis, d’avoir suivi les modules de bases à la Communication Non Violente dispensés par les formateurs CNV certifiés (www.cnvformations.fr), l’Institut Emergence ne formant pas à la Communication Non Violente mais à la médiation CNV et à la posture de Médiateur CNV.
L’expérience acquise depuis plus de 10 ans dans la formation de médiateurs CNV et la reconnaissance de la qualité de la formation au niveau national, est aussi source de partenariats au long cours pour Emergence qui intervient dans différents organismes de formation à la médiation (y compris dans le cadre de DU et d’Ecoles d’avocats) pour transmettre les spécificités de la posture de Médiateur CNV en complément d’autres approches de la médiation.
Enfin, Emergence intervient régulièrement dans le monde de l’entreprise et des organisations et conçoit des programmes « sur mesure » pour doter des équipes d’outils concrets de prévention ou de gestion de conflits, former des salariés à l’écoute de clients difficiles, mettre en œuvre des démarches de prévention des risques psycho-sociaux par la médiation, former des comités de direction et des managers au “management agile et bienveillant”, doter les responsables des ressources humaines de compétences de médiateur CNV, former les juristes d’entreprise, DRH... à la prescription de la médiation ...
Si la mission d’Emergence vous inspire et si vous souhaitez en savoir plus sur ses programmes de formation, visitez notre site.
Nathalie Simonnet, Directrice d’Emergence, Association adhérente de l’ANM
Au Kirghizistan, la démocratie terreau de la médiation
L’article ci-dessous a été écrit avant le 4 octobre 2020, jour de la prise de pouvoir anticonstitutionnelle de l’actuel président, survenue à la suite d’élections entachées d’irrégularités, ce qui montre la fragilité de la démocratie. Toutefois, la société civile demeure dynamique, de sorte que l’espoir est permis.
La médiation se développe dans le seul pays démocratique de l’ex-Union soviétique en Asie centrale, ce qui tend à montrer une corrélation entre un régime politique qui entend promouvoir l’égalité et donner le pouvoir aux citoyens d’une part et la médiation d’autre part, mode de résolution des conflits qui vise à travailler dans une logique horizontale et à redonner aux participants le contrôle de leur histoire et de leurs relations dans une perspective de restauration du lien social.
Claire Reeves-Bugnion, qui aide à titre bénévole depuis quinze ans une organisation non gouvernementale au Kirghizistan, fait découvrir aux lecteurs de la Lettre de l’ANM le rôle que peut jouer la médiation dans un pays meurtri par des conflits intercommunautaires entre Kirghizes et Ouzbeks, conflits qui avaient fait près de 500 morts en 2010, la plupart dans la communauté ouzbèke.
Située en Asie centrale, la République du Kirghizistan est un ancien Etat de l’Union Soviétique, un Etat laïc comptant 6.3 millions d’habitants et la seule démocratie dans cette région. Elle se tient au 122e rang sur 190 de l’index de développement des Nations Unies. (Sur la carte, en bleu au sud du Kazakhstan)

L’organisation non-gouvernementale Erayim, www.erayim.org, a été fondée par des femmes qualifiées courageuses pour surmonter les grandes privations causées par l’effondrement de l’Union soviétique dans les années quatre-vingt-dix.
L’organisation développe la formation de petits groupes d’entraide mutuelle (Self Help Groups) dans les régions les plus pauvres du pays, qu’elles soient urbaines ou rurales. On en compte maintenant environ 500 qui se gèrent de façon démocratique, économisant leurs maigres ressources en commun pour des projets de développement économique, social, éducatif ou culturel dans leurs communautés, souvent par la méthode du micro-crédit. Leur mission est de lutter contre la pauvreté, d’atténuer les conflits interethniques, de développer les talents de la nouvelle génération, d’améliorer les infrastructures et de de promouvoir les intérêts des communautés vivant dans les quartiers pauvres.
Dans le sud du Kirghizistan vivent côte à côte des citoyens kirghizes de cultures différentes, soit ouzbèke soit kirghize et même tadjike ou russe. Leur voisinage est le plus souvent amical, il y a toujours eu de nombreux intermariages. Cette pratique persiste de nos jours, quoiqu’elle soit devenue moins fréquente. Le conflit de 2010 lui-même est jugé au pays et sur la scène internationale comme une recrudescence de conflits irrésolus et beaucoup plus graves liés aux bouleversements politiques des années 1980-90, ainsi qu’aux déséquilibres socio-économiques, linguistiques, juridiques et de pouvoir dans l’état kirghize. Des inégalités socio-économiques peuvent rapidement prendre l’aspect de conflits ethniques quand des politiciens démagogues avides de pouvoir s’en emparent.
Pour en savoir plus, on peut se référer à l’article suivant
Sitôt après les violences du printemps de 2010, l’ONG Erayim a mobilisé ses groupes d’entraide pour apaiser les tensions. En quelques jours, l’organisation a trouvé des fonds suisses et allemands pour créer des cantines d’urgence pour 200 enfants sinistrés des divers groupes ethniques. Les parents hésitaient, craignaient les revanches, mais les enfants jouaient amicalement ensemble après les repas. Les deux cuisinières dont la tenue révélait leurs origines différentes continuaient de coopérer joyeusement autour de leurs grands chaudrons derrière l’école ravagée par l’incendie. Les parents se sont mis à discuter entre eux. Plus tard, Erayim fournit des livres scolaires et des uniformes, mais surtout des séances de thérapie pour les familles en détresse. Grâce à des fonds allemands encore, Erayim a pu former des écoliers adolescents à diffuser une radio scolaire inter-ethnique. Un groupe de pères d’ethnies diverses s’apprêta à créer un parc de jeux ouvert à tous. Les femmes ont rouvert leurs ateliers de couture en commun où les gens s’exprimaient dans les deux langues, d’ailleurs apparentées.

C’est sur la base de ces expériences de réconciliation qu’Erayim a commencé de développer la formation de médiateurs, d’abord auprès de sa propre équipe puis parmi ses groupes d’entraide dans le sud du pays particulièrement touchés par les difficultés de coexistence des communautés kirghize et ouzbèke. Deux cours de base de six jours ont eu lieu en février 2020 dans deux localités différentes auprès de 24 membres, dont un homme, sélectionnés parmi les groupes d’entraide. On en comptait 13 de culture kirghize, 6 de culture ouzbèke, 4 de culture turkmène et un Ouïghour. Les cours ont été dispensés par une spécialiste du Centre National de Médiation du Kirghizistan, Gulsina KOZHOYAROVA (photo ci-dessous).

Le cours comportait les éléments suivants :
- Introduction à la médiation
- Capacité du médiateur à favoriser la résolution des conflits
- Capacité de communication du médiateur
- Compétences émotionnelles du médiateur
- Processus de médiation
- Connaissances juridiques du médiateur.
Les notions théoriques étaient renforcées par des jeux de rôle et des exercices pratiques portant sur les thèmes suivants :
- les fondements de la médiation,
- la médiation familiale
- et la médiation communautaire.
A la fin du cours les participants se sont soumis à un examen et ont reçu un certificat.

Jeu de rôle. Notez les expressions d’empathie des trois observatrices.
Parmi les participants, 12 d’entre eux, vont poursuivre leur formation et en former d’autres, jusqu’à 170 bénévoles dans 6 municipalités. Ces volontaires font partie des traditionnels Conseils des Anciens ou de groupes de femmes; ils sont des travailleurs sociaux, des sous-directeurs d’école ou des psychologues scolaires. Tous sont ancrés dans leurs communautés et désireux d’y faciliter la résolution des conflits qui peuvent s’y présenter. Afin d’informer la population sur les spécificités et la base juridique des méthodes de médiation, 3400 brochures et calendriers, 20.000 autocollants en langues kirghize et ouzbèke vont être distribués, ainsi que deux clips vidéos vont être disponibles sur les réseaux sociaux.
Ce projet est financé par l’organisation caritative allemande « Brot für die Welt » dans le cadre d’un grand programme intitulé « Introduction d’une combinaison d’approches traditionnelles et modernes pour la prévention de conflits dans le sud du Kirghizistan »
Les cours de base devaient être suivis en mars-avril 2020 de cycles ultérieurs de formation centrés spécialement sur la médiation familiale, ainsi que sur les relations entre les communautés kirghize et ouzbèke, mais ils ont dû être repoussés à cause de la pandémie.
Les cas présentés dans les cours de base, fondés sur des cas réels, se rapportaient aux thèmes suivants :
- Partage de biens matrimoniaux
- Conflit d’intérêts commerciaux et juridiques
- Pension alimentaire des enfants
Vous reconnaissez sans doute ces sources de conflit ! Elles sont universelles. Mais elles peuvent prendre des couleurs variées dans des cultures diverses comme le montrent les exemples esquissés ci-dessous :
Cas no 1 :
Rouslan et Elmira ont décidé de divorcer. Ils ne s’aiment pas. Ils ne se sont mariés que pour faire plaisir à leurs parents qui étaient des amis. Rouslan voudrait récupérer l’appartement conjugal. Pourquoi est-ce qu’Elmira ne veut pas retourner vivre chez ses parents conformément à la tradition nationale ? Il faudra surmonter des sentiments de jalousie, de trahison par l’infidélité et des questions de biens matrimoniaux à partager. Vengeances ? Punitions mutuelles ? Autres attachements sentimentaux à révéler ? Il y aura beaucoup à clarifier parmi les sentiments douloureux des deux parties.
Cas no 2 :
Le parking commercial de Bakyt jouxte le garage d’Ulan. Une nuit, l’un des mécaniciens pénètre dans le garage à l’insu du propriétaire et se met à faire de la soudure. Malheur ! le garage prend feu, l’incendie se propage dans le parking voisin et cause d’importants dégâts à la voiture d’un locataire, Monsieur K. Les pompiers essaient de la dégager mais elle résiste car c’est une voiture à commandes automatiques. On casse les vitres pour y accéder. Le tribunal ordonnera au propriétaire du parking de payer les frais de réparation de la voiture sinistrée. Cela ne lui semble pas juste puisque c’est le garagiste qui est responsable de l’incendie. Il exige qu’il lui rembourse la compensation déjà payée à Monsieur K.
Une écoute attentive des faits révèle des négligences de part et d’autre : le garagiste avait plusieurs fois rappelé au propriétaire du parking de ne pas parquer de voiture sous l’avant-toit du garage ; en hiver les glaçons du toit pourraient tomber sur les voitures et les abîmer. D’autre part, le propriétaire du parking demande comment le mécanicien responsable de l’incendie a eu accès au garage de nuit malgré le gardien du lieu ? Un long travail de médiation est nécessaire. L’intérêt commun des deux propriétaires et leurs réputations ne seraient-ils pas mieux servis s’ils pouvaient continuer leur coopération et préserver leurs entreprises ? Tous deux n’ont-ils pas affaire à la même clientèle ?
Cas no 3 :
Alicher et Malika divorcèrent peu après que Malika eut donné naissance à leur fille. Elle dut retourner vivre chez ses parents et fit poursuivre son ancien mari au tribunal pour obtenir de lui une pension alimentaire. La cour le condamna à payer une pension alimentaire, ainsi que les arriérés. Faute de revenus, Alicher n’exécuta pas le jugement pendant deux ans malgré les injonctions de payer de l’huissier de justice. Il allait devoir comparaître à nouveau devant le tribunal pour délit de non-paiement de la pension alimentaire. Mais Malika demanda conseil à l’avocate régionale de l’ONG Erayim, la juriste Gulnara TACHIEVA, qui suggéra l’alternative d’une médiation. Il était dans l’intérêt d’Alicher de ne plus avoir à comparaître devant un tribunal. Pour restaurer son honneur, Alicher accepta la médiation.

A la suite de discussions constructives, Alicher fut d’accord de payer la pension alimentaire, ainsi que les arriérés, qui s’élevaient maintenant à 620 euros. Il trouva une position comme gardien de troupeau dans la région ; il y travailla pendant une année. Il gagna les moyens d’acheter à son employeur une vache qu’il avait l’intention de donner à Malika en compensation. La photographie montre le moment où la vache fut amenée au tribunal pour qu’on puisse en estimer la valeur. Bien que celle-ci ne fût que de 427 euros, Malika accepta cette solution à laquelle le couple était parvenu grâce à une médiation. L’affaire put être classée.
Le paysage culturel est différent de ce à quoi nous sommes accoutumés, mais dans tous ces cas, la méthode ressemble à celle que nous pratiquons. Nous pouvons en glaner quelques exemples en regardant les photos des affiches apposées dans la classe d’étude.
Les photos nous parlent :

Le jeune homme traite de médiation familiale. L’affiche annonce :
- Ne pas utiliser le conflit
- Ne pas réagir au conflit
- Favoriser la bonne volonté
- (en rouge:) Le conflit engendre le conflit
La route comme symbole du processus de médiation.
- Le mot ГНЕВ, colère, apparaît sur une autre affiche ainsi que
« LES TROIS QUESTIONS EN OR DU MEDIATEUR » :
1. QU’EST-CE QUI EST LE PLUS IMPORTANT POUR VOUS ?
2. QU’EST-CE QUE CELA SIGNIFIE ?
3. POURQUOI EST-CE IMPORTANT ?

Un groupe de femmes assises en fer à cheval, très attentives à ce que dit l’une d’entre elles. Il fait froid en février en Asie Centrale, même à l’intérieur !
Le processus de médiation
Le cours de base distingue deux phases dans le processus de médiation : une phase préparatoire comprenant les entretiens préalables et la rencontre de médiation elle-même.
Selon la législation kirghize, la première phase est une réunion d’information pour les deux parties ; le conflit peut-il être potentiellement résolu par la médiation ? Les médiateurs rencontrent les parties séparément, les écoutent, établissent un diagnostic du conflit à l’aide de l’échelle des conflits de Friedrich Glasl* et d’une analyse des positions, des intérêts et des besoins, selon le modèle de la négociation raisonnée d’Ury et Fischer. Les médiateurs évaluent si le cas se prête à la médiation. Les deux parties décident alors si elles veulent poursuivre le processus ou non.
Si les deux parties sont d’accord, la rencontre de médiation peut avoir lieu :
- Introduction (salutation, accueil des participants, présentation du processus) ;
- Recherche des intérêts et des besoins des deux parties ;
- Recherche de solutions alternatives (instruments : une image idéale, « brainstorming », réalisme des solutions proposées) ;
- Préparation d’un projet d’accord ; si l’accord satisfait toutes les parties, signature de l’accord.

Le groupe des participants montrant leurs certificats. Tous les âges sont représentés. Au Kirghizistan les femmes se sentent libres de porter le foulard ou non. L’homme assis est le directeur de la branche d’Och du Centre National de Médiation, Avazbek Chamchievitch CHAMCHIEV.)
Les fonctions et les activités des deux associations décrites ci-dessous sont complémentaires :
Information sur la Communauté républicaine des Médiateurs
La Communauté républicaine des médiateurs de la République Kirghize est une organisation professionnelle autorégulée de médiateurs. Elle a été créée en 2018 sur la base de la loi sur les médiateurs.
Elle accrédite les médiateurs, fait des propositions pour améliorer la législation sur la médiation et travaille avec les organismes gouvernementaux pour développer l’institution de la médiation.
La médiation familiale, commerciale et réparatrice se développe en République kirghize.
A ce jour 220 personnes ont reçu le certificat de statut de médiateur. Les citoyens peuvent choisir un médiateur inscrit au registre national des médiateurs, qui est disponible sur le site www.mediator.kg avec des informations en kirghize et en russe.
Information sur le Centre National des Médiateurs
L’association publique « Centre National de Médiation » a été créée en 2012. Gulsina KOZHOYAROVA, juriste, co-fondatrice et formatrice, en est l’inspiratrice.
La mission de l’organisation est de développer la médiation en fournissant une assistance à la médiation et en formant des médiateurs.
Le Centre National de Médiation dispose d’une structure de gestion transparente sous la forme d’une assemblée générale des membres, d’un conseil de surveillance, d’un directeur et d’une commission d‘évaluation.
Les antennes existantes dans tout le pays, où travaillent plus de 45 médiateurs, permettent à tous les citoyens d’avoir accès à la médiation.
L’œuvre a été construite en coopération avec les tribunaux, les autorités locales et la police. Plusieurs projets comportant un volet de formation et d’information ont été mis en œuvre avec eux. Ainsi plus de 300 personnes ont reçu une formation sur la communication, les conflits et les négociations. Des juges formés et des spécialistes des collectivités locales envoient les citoyens à une réunion d’information avec un médiateur. Plus de 2000 personnes ont participé à ces consultations et la moitié ont résolu leur conflit par la médiation.
Plus de 400 personnes ont été formées au cours de base de la médiation.
Actuellement la directrice de l’organisation est Anara KARIMBEKOVA.
Claire Reeves-Bugnion, fondatrice de l’organisation Erayim Aid Trust UK (https://www.erayim-aid-trust.uk)
Article rédigé sur la base d’informations fournies en russe par Gulsina KOZHOYAROVA, co-fondatrice du Centre National des Médiateurs (Kirghizistan), par Mamatkazy KAPAROV, juriste de l’ONG Erayim et par Altynaï SABYRBEKOVA, économiste responsable de l’agence de micro-crédit de l’ONG, Erayim-Bereke.
* Echelle de Glasl
